INTERVIEW-CHOC de Daph Nobody autour de L’ENFANT NUCLEAIRE (PICA MORFAL BOY), paru le 7 mars 2012 chez Sarbacane / Flammarion.

ImageI : Daph nobody, bonjour.

 

Daph Nobody. : Bonjour.

 

I : On peut dire que sous vos airs gentillets, vous êtes un sacré provocateur. Vous êtes même un des auteurs les plus provocants de toute la littérature française aujourd’hui.

 

D.N. : Provocateur ou provocant ?

 

I : Ce n’est pas un peu la même chose ?

 

D.N. : Absolument pas. La différence, c’est que je ne cherche pas à choquer l’opinion publique, ce qui serait provocant, mais à provoquer des réactions auprès des lecteurs, ce qui est provoquer, donc. Je n’ai jamais été fana de l’idée de choquer pour choquer, pour faire sensation. Je n’en vois pas l’intérêt ni l’utilité. Bien sûr, très souvent par ce biais on fait beaucoup de bruit autour de soi, et c’est même parfois de cette manière qu’une carrière démarre sur les chapeaux de roue. Mais choquer c’est jouer un jeu, penser une stratégie, élaborer une idéologie propre à mettre tout le monde dans l’embarras, et donc construire quelque chose de faux, quelque chose que l’on n’est pas authentiquement. Dans mon cas, ce n’est pas ça. Je raconte une histoire qui, par certains aspects, très humains pourtant, peut ébranler le conformisme et déranger les gens qui ne regardent que ce qui ne risque pas de les remettre en question par rapport à leur bien-être et leur petit confort bourgeois.

 

I : Vous parlez tout de même de cannibalisme, de nécrophagie, de nécrophilie… Avouez que vous allez loin !

 

D.N. : Bien sûr, dit comme ça, ça donne l’impression que ce roman est immonde. Après tout, vous faites là allusion à une scène qui ne couvre que 2 pages sur près de 500. Pour commencer, je vais faire une petite parenthèse pour vous lire une citation d’Oscar Wilde que je reprends expressément en exergue au tout début du roman : Les livres que le monde appelle immoraux sont ceux qui lui montrent sa propre ignominie. Cela, je crois, se passe d’explications. Ensuite, je dirais ceci. Mon roman parle de la différence, et de l’impossibilité d’accéder à une existence normale, juste et équitable, dès lors que l’on souffre d’une anormalité. Ici, le protagoniste est en proie à un don. Je dis bien « est en proie à », car si au départ on pourrait se dire que par ce don il est supérieur à la race humaine, du simple fait qu’il fonctionne différemment qu’elle il est automatiquement rétrogradé au rang de phénomène de cirque. Dès lors, il est stigmatisé par la logique humaine et réduit à l’impuissance. Son existence en sera affectée sur tous les plans… Vous savez, j’ai beaucoup réfléchi à la manière dont j’allais défendre ce livre sous ses allures de roman trash. Prenez TITANIC de James Cameron, que tout le monde a vu, sauf moi. Pourquoi James Cameron n’a-t-il pas relaté une histoire d’amour sur le Titanic entre un trisomique et une tétraplégique ? Ce sont des êtres humains comme les autres, qui ont aussi des sentiments, qui sont tout à fait normaux de ce point de vue-là. Alors quoi, n’ont-ils pas droit à leur Titanic, eux ? Au nom de quelle sacro-sainte loi sont-ils contraints de s’identifier à des icônes au physique qui fait rêver tout le monde, et qui ne fait que les frustrer et les pousser à sentir encore davantage le poids de leur handicap, finalement ? Certaines personnes diront « c’est glauque de regarder s’embrasser deux handicapés ». Mais qu’est-ce qu’on regarde, dans ce cas ? Deux handicapés, ou deux personnes qui s’aiment ? C’est de ça dont parle mon roman. Nous sommes en présence d’un personnage qui, de par son don, est dans l’incapacité de faire l’amour. Une vie entière sans pouvoir jamais faire l’amour, c’est un très grand drame, peut-être un des plus grands drames qui soient. Alors, voilà que finit par lui traverser l’esprit l’idée de faire l’amour à une morte… Regardez un coucher de soleil. Ce n’est pas beau à voir, un coucher de soleil, alors qu’on est assis sur la plage ? Vu sous cet angle, c’est merveilleux, personne ne le contestera. En revanche, si vous vous décidez à aller regarder le soleil de plus près, ce n’est qu’une gigantesque boule de feu, ratissée de volcans et de tempêtes de feu, larguant dans l’espace, en direction de la Terre notamment, des nuages de radiations mortels à souhait qui provoqueront de plus en plus de cancers tandis que la couche d’ozone s’amenuisera et que l’écran magnétique protecteur enveloppant la Terre subira le changement de polarité annoncé depuis quelques années déjà ! Vu comme ça, c’est déjà beaucoup moins beau, et pourtant, on regarde toujours la même chose. Il y a le premier degré, et puis le sous-texte. Ici, le sous-texte, ce n’est pas la nécrophilie, mais un acte d’amour désespéré. S’il n’y a nécessairement qu’une seule vérité, on peut en revanche porter de multiples regards sur une même vérité.

 

I : Effectivement, ce personnage est très particulier. On s’identifie à lui, parce qu’il sonne très juste, parce qu’il tient des discours sensés, posés, très matures, même quand il n’est encore qu’un enfant. D’où vous est venu ce personnage, comment l’avez-vous élaboré ? Quel a été le point de départ du roman ?

 

D.N. : C’est un roman que j’avais débuté en 1997. Au départ, c’était une success story assez banale. Grâce à son don, Jiminy arrivait à Los Angeles et y devenait une star. Mais rien n’est plus ennuyeux à lire que le récit de quelqu’un qui réussit sur toute la ligne. Je ne savais pas du tout ce que j’allais faire pour résoudre ça, et j’ai abandonné le roman pendant 13 ans dans un tiroir. Et puis, depuis l’arrivée de Sarkozy au pouvoir, je me suis fait agresser plusieurs fois par des policiers très fashos à la Gare du Nord à Paris. Le personnage de Hendrick-le-sale-flic est né, et a ressuscité le roman… Tout ce que j’ai écrit depuis le début raconte l’histoire de personnages qui se démarquent de la masse, en bien ou en mal, par un trait distinctif qu’on leur a imposé – ce n’est pas quelque chose qui vient d’eux, une décision ou un choix personnels –, et dont toute l’existence sera marquée par une quête d’adaptation impossible au milieu dans lequel ils se voient évoluer. Dans Blood Bar, mon précédent roman, on avait cette enfant que le gouvernement avait conçue pour ne pouvoir se nourrir que de sang. Dans un premier temps elle est inconsciente de sa nature, et donc ne contrôle pas ses pulsions nourricières. Dans un deuxième temps, on sent qu’elle commence à réaliser ce qu’elle est. Mais dans les deux cas, elle doit tout le temps s’adapter au monde qui l’entoure. Il n’est pas de monde conçu spécifiquement pour répondre à ses besoins. Elle se retrouve donc au sein d’une jungle humaine où elle doit survivre comme un animal dans la brousse. Ici, c’est un peu pareil. Jiminy est incapable de mener une vie normale, en raison de ce don qui lui est tombé dessus à la naissance, et qu’il n’a certainement pas demandé. Il cherche dès lors sa place au sein de l’humanité, parce qu’il n’y en a aucune qui était prévue pour une créature comme lui. Son meilleur ami, et son seul ami d’ailleurs, lui propose de le transformer en superstar… la seule façon qu’on a trouvée aujourd’hui pour célébrer la différence, pour autant que ce soit rentable. À partir de ce moment-là, il trouve effectivement une place dans la société. Il est adulé, payé, regardé avec fascination et non plus avec dénigrement. Mais est-ce que cette place de star correspondait à ce qu’il désirait vraiment de la vie ? Est-ce qu’il n’aurait pas préféré une vie plus ordinaire, en définitive ? Il le dit lui-même d’ailleurs, à un moment donné dans le roman : est-ce que quelqu’un s’est jamais préoccupé de savoir ce que je désirais vraiment ? Tout le monde cherche à tirer profit de lui, à l’utiliser, à l’exploiter, et finalement à le corrompre en le poussant à commettre des actes atroces. Je dirais presque qu’il était condamné d’avance à devoir commettre de tels actes. C’est un peu comme si Superman tombait aux mains de terroristes qui l’obligeaient à se faire exploser au milieu d’un marché, en prenant en otage pour le persuader de le faire… que sais-je, ses parents, et que personne ne réussit à venir à son secours à temps, et qu’il se fait donc sauter en causant la mort de nombreuses personnes. Jiminy est un héros anti-héros. Pas seulement un anti-héros, mais aussi un héros. Quelqu’un qui, comme on le voit à la fin du roman, a la capacité de sauver le monde (dans une certaine mesure), mais qu’on va conduire à commettre des actes irréversibles et innommables.

 

I : Au fond, en plus violent, c’est un peu Grégoire Samsa, dans La Métamorphose de Kafka, auquel vous faites d’ailleurs explicitement allusion.

 

D.N. : Certainement, oui. Je me suis d’ailleurs permis de reprendre le premier paragraphe de La Métamorphose. Je dirais même – et c’était d’ailleurs le premier sous-titre du roman –, que L’enfant Nucléaire/Pica Morfal Boy, c’est le procès de la métamorphose. On assiste à l’existence d’un être résolument différent par une caractéristique physique qui d’une part le hisse au-dessus des autres mais d’autre part le place en infériorité parce qu’en société c’est la norme qui prévaut, au mépris de toute une catégorie de personnes qui ne se retrouvent pas dans le Système. Ça va des artistes aux handicapés, en passant par les émigrés et les vagabonds. On a imposé au monde des normes de bienséance : ça c’est beau, et ça c’est laid, ça c’est bien, et ça c’est mal, ça c’est vrai, et ça c’est faux, ça c’est acceptable et ça ça ne l’est pas. Dès lors que vous ne correspondez pas à ces normes, vous êtes mis au ban de la société. Une fois écarté, soit vous devenez un marginal opportuniste, comme ces stars qui semblent vivre dans un autre monde, soit vous devenez un marginal abîmé et inadapté, et vous vous mettez alors à boire, à vous droguer, à tuer même. Ce livre, c’est la célébration de l’altérité, et la stigmatisation de ces procès que l’on fait constamment, encore aujourd’hui, malgré des siècles de civilisation, à la différence. Mon personnage peu à peu se métamorphose. Plus il change physiquement, plus son corps s’adapte à lui-même, finalement, mais moins lui-même peut s’adapter à la société dans laquelle il vit. En gros, s’il veut la paix, il ne lui reste qu’à émigrer sur Mars.

 

I : Le mot de la fin ?

 

D.N. : Déjà ? Je pourrais parler de ce livre pendant des heures. (rires) Eh bien, je dirais qu’à cette époque de conspirations politiques qui nous narguent et nous dupent (avec le 11 septembre 2001, par exemple, et tout ce qu’on nous cache de ses coulisses), de la montée de l’extrême droite (avec l’affaire Anders Behring Breivik en Norvège, et l’affaire Deryl Dedmon aux États-Unis, pour ne citer que ces deux histoires qui furent plus médiatisées que des dizaines d’autres du même acabit), et du problème du nucléaire qui se pose de plus en plus (Fukushima n’en est que la partie émergée de l’iceberg), je pense que ce roman-débat arrive à point nommé. Si un roman ou un auteur ne changeront jamais le monde, cela ne les empêchera jamais pour autant de le décrire.

 

I : Des projets littéraires pour 2013 ?

 

D.N. : Bien sûr. J’ai repris un roman que j’ai écrit il y a 14 ans et qui fait environ 1600 pages, que je vais réduire à 500-600 pages, et qui relate l’histoire d’un tueur en série dans une petite ville américaine, prétexte pour relater toute l’histoire de cette petite ville. Le roman suit de nombreux personnages qui s’entrecroisent au fil de l’intrigue. Ce sera un peu mon Twin Peaks à moi, si j’ose dire…

 

I : Merci, Daph Nobody.

 

D.N. : Merci à vous, ce fut un plaisir.

 

Propos recueillis le 2 mars 2012 à Bruxelles

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~ by daphnobody on September 8, 2012.

2 Responses to “INTERVIEW-CHOC de Daph Nobody autour de L’ENFANT NUCLEAIRE (PICA MORFAL BOY), paru le 7 mars 2012 chez Sarbacane / Flammarion.”

  1. Excellente analyse de ton propre roman, Olivier.
    Bon travail.

  2. Daphnobody est très brillant, et trop pour certains ! Lila!

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