Interview de DAPH NOBODY A PROPOS DE L’ENFANT NUCLEAIRE – FOIRE DU LIVRE DE BRUXELLES 2012

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Interview de DAPH NOBODY par DIRK VANOVERBEKE

à la FOIRE DU LIVRE DE BRUXELLES 2012

(5 mars 2012 de 11h30 à 12h30 sur le stand de l’ONA)

SANDRINE PIRONET (responsable ONA) : Aujourd’hui, nous avons le plaisir d’accueillir Daph Nobody, qui sort son deuxième roman, qui s’appelle L’ENFANT NUCLÉAIRE, aux éditions Sarbacane.

DIRK VANOVERBEKE (journaliste au journal LE SOIR) : Avant d’écouter un extrait de son ouvrage, j’aimerais en quelques mots le situer. Mr Nobody a écrit un roman qui parle d’un enfant nucléaire qui s’appelle Jiminy… rien à voir avec le Jiminy de Pinocchio, c’est Jiminy Waterson, qui a une faculté assez hors du commun, qui est celle de pouvoir ingérer les aliments les plus inimaginables. Ça va très très loin. Ce qui est intéressant, c’est qu’on s’attache très très vite à ce personnage qui se sent un peu isolé du monde et qui va découvrir au fil de son périple aux États-Unis – ça se passe pendant les années Bush – une série d’horreurs qui vont de la montée de l’extrême-droite jusqu’au problème de recyclage des déchets nucléaires. Je ne vais pas aller plus loin pour ne pas déflorer le roman qui se situe dans un univers au croisement de l’ambiance imaginaire de Stephen King et de Tim Burton…

Extrait du roman L’ENFANT NUCLÉAIRE, de « C’était ici que Jiminy se sentait le mieux… » à « des aboiements de ces sentinelles de fortune firent aussitôt acte de dissuasion ».

DIRK VANOVERBEKE : On va enchaîner sur cet extrait et parler de ce personnage étrange qui est affublé d’un estomac à toute épreuve. C’est un personnage auquel on s’attache pour toute une série de raisons. C’est un gamin qui a été délaissé… non seulement par ses parents mais par le monde, et qui va être confronté à la folie humaine.

DAPH NOBODY : Oui, effectivement. Jiminy est un personnage magique, un décalage né de quelque chose qu’on ne peut pas définir. Il est le fils d’une bibliothécaire et d’un ancien métallurgiste devenu représentant de commerce, des gens menant donc une vie ordinaire. Et de cette union émerge Jiminy, personnage hors du commun, qui semble être né pour répondre symboliquement et de manière contrastée à cette folie humaine qui s’est installée à l’époque de George Bush, et même bien avant d’ailleurs. J’ai décidé de situer l’histoire à l’époque de Bush parce que c’est vraiment à cette période de l’Histoire que l’on a le sentiment que la nouvelle ère que nous connaissons aujourd’hui a démarré. Avec cette guerre de l’Irak, ce regain de passion pour les forces armées… Dans ce contexte apparaît un personnage qui est d’abord rejeté pour ses particularités, parce que comme tout individu qui accuse des différences par rapport à ses semblables, fatalement au départ il est exclu. Le fait est qu’il possède un don, qui deviendra très vite un pouvoir. Un don qui est évidemment exploitable dans tous les sens du terme. Très tôt son père essaye de l’exploiter, des chercheurs, des médecins… Et puis, un jour, sur ce terrain vague qu’on évoque dans l’extrait, il fait la rencontre d’Alex, qui devient son meilleur ami, et qui décide d’amener Jiminy sur les routes et de faire de ce don – cette capacité qu’a son estomac d’assimiler toute substance –, un show. Un show à travers les États-Unis. Je trouvais intéressant, dans une époque de folie comme la nôtre, dans une époque où plus qu’à tout autre époque, on a ce penchant à explorer les extrêmes, on a ce besoin d’aller le plus loin possible à tous les niveaux, pour voir ce que ça va faire. Ce type de personnage cadrait bien dans un contexte tel que le nôtre où l’on veut systématiquement dépasser toutes les limites, au mépris du bon sens, au mépris de la décence, au mépris des libertés, du respect de l’individu. C’est dans ce contexte-là que Jiminy va lentement trouver sa place et va découvrir, en même temps que les gens qui l’entourent, qu’il est plus déterminant pour l’humanité que tout ce que l’humanité a pu générer jusque là à petite et grande échelle.

DIRK VANOVERBEKE : C’est un livre qui traverse des moments très très lourds. Les années Bush ont déclenché une ère de peur, la peur des deux blocs, la peur du terrorisme, la peur du nucléaire… Et c’est d’ailleurs ça qui a provoqué cette guerre en Irak, fondée encore sur un mensonge. Mais est-ce que ce livre est porteur d’espoir, quelque part ? Est-ce qu’à travers cette personnalité très attachante de Jiminy on peut encore espérer à la sortie du livre ?

DAPH NOBODY : Justement, c’est un texte qui a une fin moins désespérée que les autres textes que j’ai écrits. Ce personnage va passer par différentes phases au fil des gens qu’il croise, et bien sûr il va à certains moments être exploité de manière assez terrifiante. Comme toute espèce animale tombée aux mains des humains, il est soumis à des tests épouvantables ; on essaye de déterminer les limites et les spécificités de telle ou telle espèce, l’être humain a toujours fonctionné comme ça : pour connaître quelque chose, il a besoin d’aller jusqu’au limites les moins acceptables. Mais ce qui est intéressant, c’est qu’à travers ces opportunités qu’aurait Jiminy de se transformer en arme lui-même – c’est un peu ce qu’on veut faire de lui, un instrument de guerre –, Jiminy parvient à conserver son humanité, à rester ce qu’il est au départ. Il demeure un enfant très solitaire, quelqu’un qui vit dans un rêve, qui vit l’existence comme un rêve, et qui a un grand attachement par rapport à l’univers. Et ce sont ces racines déracinées qui vont faire que le personnage ne va jamais succomber aux tentations les plus sordides. L’espoir c’est ça, finalement. Au sein d’une humanité très manipulatrice, au sein de complots politiques qui veulent nous faire prendre des vessies pour des lanternes, qui veulent le pousser à opérer certains choix qui en dissimulent d’autres, c’est l’individu face à lui-même qui peut sauver les situations, en restant proche de ses rêves initiaux, souvent des rêves d’enfant, qui sont très beaux, très purs. Si l’être humain parvient à conserver ses rêves d’enfant à travers tout, il peut devenir le salut de l’humanité. Donc, oui, la fin du roman – que je ne dévoilerai pas – est tout de même porteuse d’espoir.

DIRK VANOVERBEKE : Qu’est-ce qui t’a passionné… qu’est-ce qui fait que tu es rentré dans ce monde de l’imaginaire et du fantastique, que c’est devenu pour toi une source d’inspiration ? Pourquoi ce choix ?

DAPH NOBODY : Enfant, j’étais très solitaire. Ça doit être lié au fait que je ne me suis jamais vraiment senti en adéquation avec le monde qui m’entourait. Je me suis souvent attaché, musicalement, cinématographiquement, à des époques que je n’ai pas connues. Et donc très vite j’ai éprouvé le besoin de m’écarter du présent, de m’évader. Pour moi, l’écriture ça a toujours été de l’évasion. Même en tant que spectateur, j’ai toujours besoin qu’on me montre des mondes imaginaires, des mondes alternatifs, qui ne sont pourtant que des reflets métaphoriques de notre monde. Ce roman, L’ENFANT NUCLÉAIRE, est bien sûr totalement imaginaire, mais on peut aisément le transposer dans la réalité. Imaginons que quelqu’un a une capacité particulière, qui pourrait intéresser les Services Secrets, bien entendu ce quelqu’un va se retrouver utilisé comme un instrument. Pour moi, l’imaginaire reste de l’évasion, et c’est une façon un peu plus agréable et légère de parler de choses qui vues de manière plus réalistes, plus terre à terre, seraient vraiment très lourdes à porter. Parce que ce livre, malgré tout, parle de tout ce qu’il y a de pire sur notre Terre, mais comme en le lisant on est accompagné de Jiminy qui est magique en soi, on ne ressent pas cette lourdeur. On sent le poids du monde, tel qu’il est, mais en même temps ça reste magique. Et c’est ça la force de l’imaginaire : parler du pire, mais de manière à le rendre supportable.

DIRK VANOVERBEKE : Un imaginaire qui permet de dédramatiser…

DAPH NOBODY : C’est vraiment ça…

DIRK VANOVERBEKE : Ton roman, c’est aussi le rejet de l’autre, de Jiminy, de la part de gens qui veulent en faire une bête de cirque. Heureusement il rencontre Alex, qui lui permet de faire d’autres expériences. Mais au départ, Jiminy est véritablement quelqu’un qui est rejeté par les siens. Ce don va se révéler comme quelque chose d’assez terrible pour lui…

DAPH NOBODY : La différence est la meilleure façon de se faire exclure par les autres. Évidemment, ce don il ne l’a pas choisi… J’ai situé sa naissance, symboliquement, dans une petite ville de Pennsylvanie qui s’appelle Bethlehem. Et de fait, c’est aussi un personnage qui porte en lui le salut de l’humanité et qu’on a envie de crucifier encore une fois. Ce personnage sera toujours exclu, et n’arrivera à trouver sa place que par le biais de ses valeurs humaines. À un moment donné, on pousse les choses tellement loin, qu’on est contraint de revenir aux valeurs les plus élémentaires. J’aime les personnages exclus, rejetés. Ce sont les plus intéressants, car ils ouvrent des portes sur des aspects de l’existence qu’on néglige beaucoup dans notre quotidien très matérialiste… matérialisme contraint, d’ailleurs : nous devons tous tenir compte de réalités concrètes pour survivre.

UN SPECTATEUR : Vous dites qu’écrire est une évasion. Mais n’est-ce pas aussi un décodage de la réalité ? N’y a-t-il pas là une contradiction ?

DAPH NOBODY : C’est vrai, je fuis la réalité mais en même temps je la décris, car je m’intéresse à tout ce qui se passe. C’est plus le besoin de s’évader à travers un protagoniste qui n’est pas moi ni quelqu’un que je côtoie. Mais vous avez raison, je vois mal qu’on puisse écrire sans s’intéresser à ce qu’il se passe autour de soi. Oui, c’est clairement du décodage.

UNE SPECTATRICE : Pourriez-vous parler de vos autres œuvres ?

DIRK VANOVERBEKE : Daph, cette dame voudrait que tu parles de tes autres bouquins. Tu es auteur d’une vingtaine de nouvelles, de pièces de théâtre. Tu as déjà pas mal bourlingué, et tu en es à ton deuxième roman, toujours dans la même veine fantastique…

DAPH NOBODY : Alors donc… L’ENFANT NUCLÉAIRE est mon deuxième roman. Le premier a paru il y a trois ans. Il s’appelait BLOOD BAR. On l’a assez vite classé comme roman de vampires. Je ne l’ai pas écrit en tant que tel. L’histoire, en quelques mots : ça se passe dans notre société contemporaine, suite à une grande sécheresse qui a permis le développement d’un commerce alternatif, de sang. L’être humain s’est mis à consommer du sang exactement comme on consomme de l’alcool, avec tout ce qui s’y rattache. Je crois que le point commun entre ces deux livres, c’est que je suis parti d’un sujet totalement décalé, mais que j’ai recontextualisé dans une réalité qui nous est proche. Pour moi, ce qui est important en lisant un livre, et pas que les miens d’ailleurs, c’est de pouvoir avoir un aperçu du monde dans lequel s’inscrit un récit. En général, ce que j’aime dans un livre, ce n’est pas seulement qu’on me raconte une histoire, mais qu’on me relate aussi le contexte social, économique, politique… dans lequel cette histoire s’inscrit. En tant qu’écrivains, nous sommes tous un peu des sociologues, des ethnologues. On raconte ce qu’il se passe sur Terre. Et je crois que, et c’est le cas pour beaucoup d’auteurs classés dans les registres du thriller et de l’épouvante, le plus intéressant à décrire, que ce soit dans un livre ou dans un film, ce sont les choses les plus épouvantables. C’est très jouissif de traiter des choses que l’on déteste. Un jour peut-être j’écrirai un roman d’amour, mais pas tout de suite. Pour l’heure, j’ai encore certaines choses à dire sur la noirceur de notre monde. Peut-être que j’ai envie de la disséquer pour trouver des solutions… pour dire : voilà le monde qu’on a construit. Est-ce qu’on est content avec ça, ou est-ce qu’on n’a pas envie de chercher quelque chose d’autre ailleurs, quelque chose de plus serein ?…

UNE SPECTATRICE : Vous travaillez aussi au théâtre ?

DAPH NOBODY : On a monté il y a quelques mois une pièce de théâtre en anglais, qu’on a joué en anglais ici à Bruxelles. Ça s’appelait THE FATMAN’S FATE – A TALE OF OBSESSION, avec Frédéric Gibilaro et Marie Véja, avec le soutien de Jeremy Longheval. La pièce était adaptée d’une nouvelle parue dans LES TÉNÈBRES NUES, mon premier recueil de nouvelles, intitulée L’OEUVRE DU MAL-AIMÉ. Ça racontait un genre d’histoires que j’adore dans le polar, à savoir : une histoire de détective qui finit par enquêter sur lui-même. Je ne sais pas si certains d’entre vous ont vu ce film génial réalisé par Alan Parker : ANGEL HEART, avec Robert de Niro et Mickey Rourke. Ce film m’a vraiment marqué quand j’étais adolescent. En deux mots, c’est l’histoire d’un détective privé engagé par un type très mystérieux incarné par Robert de Niro, pour enquêter sur la disparition d’un musicien qui avait signé un contrat avec ce type mystérieux et qui ne l’a pas honoré. En fin de parcours, on se rend compte que Mickey Rourke enquête sur lui-même, qu’il a une tendance schizophrénique qui l’a fait devenir quelqu’un d’autre pour fuir ses engagements. Je me suis indirectement inspiré de ce film pour relater l’histoire d’un tueur en série sur lequel enquête un policier qui s’avère être lui-même l’auteur de ces actes effroyables… Je fais de la littérature parce que je ne suis pas encore parvenu à réunir les fonds nécessaires pour faire du cinéma. Conséquence de quoi, ce n’est pas un hasard si mes romans sont très visuels. Quand j’écris un roman, je vois des images, tout passe toujours par des images. Raconter une histoire c’est raconter des tableaux. Au-delà de la littérature, au-delà de la langue, c’est un jeu de métaphores, de transposition en images des sentiments humains et de tout ce qui s’y rapporte d’invisible et d’impalpable.

UN SPECTATEUR : L’écriture, est-ce quelque chose dont vous ne pouvez pas vous passer ?

DAPH NOBODY : Je me suis mis à écrire quand j’avais sept ans, en gros quand j’ai appris à maîtriser un tout petit peu la langue. Et depuis quelques années, pas un seul jour ne passe sans que j’écrive. J’en arrive à réaliser que peut-être le fait de vivre m’intéresse moins que le fait d’écrire. J’ai vécu davantage sur papier que dans ma propre vie, qui est une vie très ordinaire, et c’est très bien comme ça, plus ma vie est banale mieux c’est… Mais donc, pour répondre à votre question : oui, écrire est un besoin quotidien et viscéral.

DIRK VANOVERBEKE : L’ENFANT NUCLÉAIRE sort dans deux jours aux éditions Sarbacane. Merci à tous. Merci de votre attention.

FIN DE L’ENTRETIEN

Mes sincères remerciements à Dirk Vanoverbeke pour ce moment agréable passé ensemble autour de cette rencontre publique dans le noir. Amitiés. Daph

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~ by daphnobody on May 7, 2012.

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