DAPH NOBODY « BLOOD BAR » : CONFERENCE ET SEANCE DE DEDICACES A LA LIBRAIRIE « L’ESCALE LITTERAIRE » A PARIS LE 27 MARS 2010

UNE RENCONTRE PUBLIQUE ORGANISEE PAR LES HISTOIRES SANS FIN.COM (FRED RICOU ET DANIEL HENOCQ) ET ANIMEE PAR FRED RICOU

(version complétée)

Fred Ricou : Ça t’ennuie qu’on te compare à Stephen King ?

Daph Nobody : Non. King a été mon maître, comme il a été celui de bon nombre d’auteurs de ma génération, du moins de ceux qui traitent du domaine de l’imaginaire. Ses romans (que lui-même ne considère pas comme étant des romans d’horreur) sont des portraits sociologiques, politiques, ethnologiques des Etats-Unis. Ils suivent les différentes époques par lesquelles le pays est passé, les différentes ères présidentielles, font le portrait des moeurs (sexuelles notamment), des us et coutumes et de l’éthique de chacune d’elles, et de ce fait un roman de King se relit toujours volontiers même si l’on connaît la trame par coeur, car il travaille sur plusieurs niveaux de lecture. A 12 ans, on n’y détecte pas les mêmes choses qu’à 30 ans. Au contraire d’un auteur comme Koontz dont les romans s’immergent souvent dans l’horreur pure, mettant en scène des créatures animales ou insectes monstrueuses sorties tout droit de l’enfer, sans aucune grande contextualisation (je n’ai pas lu ses derniers romans, je parle seulement de ceux qu’il publiait dans les années 80 ; les nouvelles et romans de s-f qu’il publiait dans les années 60 et 70 étaient, eux, vraiment splendides, pleins de poésie et de trouvailles visuelles). Pour moi, ça n’a aucun intérêt de faire de l’horreur pour de l’horreur. Ce qui importe, c’est de rester le plus proche possible de la réalité, tout en faisant travailler son imagination pour encadrer cette réalité de magie, d’angoisse, de fascination. Mais tout doit être traduisible en termes familiers. Le fantastique réaliste est ce qui nous touche le plus, car il associe le domaine des émotions extrêmes à celui de notre propre vécu, de notre mémoire sensorielle et de nos références matérielles et cognitives. Et puis, pour revenir à King, ce gars a un humour fabuleux, c’est délicieusement féroce.

Fred Ricou : D’où t’est venue l’idée de BLOOD BAR ?

Daph Nobody : Ça a démarré il y a 13 ans, avec une nouvelle parue dans Les Ténèbres Nues, qui racontait l’histoire de deux jeunes gars qui braquaient une bijouterie à Los Angeles et qui se barraient vers la frontière Mexicaine. Un des deux types avait un sérieux problème : il ne parvenait plus à se nourrir, tout le répugnait et, sous-alimenté, il dépérissait à vue d’oeil. A un moment donné, en chemin, il se blessait, et en suçant la plaie, il se rendait compte que le sang passait bien. C’est alors qu’ils tombaient sur un Bar à Sang, qui devenait pour l’un le paradis, et l’enfer pour l’autre qui était écoeuré par ces bouteilles et tonneaux de sang animaux et humains listés sur la carte du menu. C’était une comédie-western, donc rien à voir avec le roman qui en a découlé douze ans plus tard. Pas mal de lecteurs m’ont avoué que c’était été leur nouvelle préférée, du coup je me suis dit qu’il était intéressant de reprendre le sujet pour un roman, et d’aller cent fois plus loin dans le concept de ces bars à sang. C’est ainsi qu’est né ce roman, d’un intérêt des lecteurs. Comme quoi, il faut toujours être à l’écoute de ceux qui vous lisent et vous critiquent, parce qu’ils peuvent vous amener plus loin que vous n’êtes déjà allé. Avec le roman, l’heure était venue de passer aux choses sérieuses. Fini le rock ‘n roll, la folie humaine avait endossé une soutane. L’idée en soi se rattache à un thème qui m’a toujours passionné : l’aspiration aux extrêmes chez l’être humain…

Public : Est-ce ta vision du monde ? Parce que c’est très sombre…

Daph Nobody : C’est en tout cas l’expression de ma plus grande peur au monde. Ce que dit le roman, c’est qu’à force d’aller toujours plus loin, on pourrait arriver à ça. Et avouez-le, le nazisme ou l’impérialisme en général, déclinés aux blood bars, ça fout les jetons.

Fred Ricou : Je dois dire que le passage de l’homme-distributeur, j’étais soulagé de le terminer. J’avais hâte que ça finisse pour lui, ce calvaire, car c’est vraiment horrible.

Daph Nobody : Oui, l’homme-distributeur est le pic de l’enfer. Quand l’homme, qui est depuis toujours un prédateur pour l’homme, commencera à transformer l’homme en machine – alimentaire – à sous, on aura franchi l’ultime étape avant l’auto-destruction de l’humanité. Très pessimiste, comme sujet, direz-vous. Mais pas très éloigné de la réalité. Car techniquement, créer un homme-distributeur comme celui décrit dans ce livre est possible. La génétique, la chirurgie organique et plastique, permettent de remodeler un être humain aux desiderata de ceux qui le façonnent. Au fond, peu de choses dans ce livre sont absolument fantastiques, au sens d’improbables. Rumeurs ou vérité? Il se trouve que récemment, j’ai entendu qu’aux Etats-Unis existaient des bars underground où des gens pouvaient boire du sang, et boire leur sang mutuellement. Une sorte d’extension des bars sados-masos, en somme, non ? Un commerce totalement proscrit, mais en développement. Quoi qu’il en soit, ça n’a rien de pratiquement inconcevable. La folie et l’animalité de l’homme ne sont pas un mythe… Voici un scoop : ce roman n’est pas une fiction, mais un reportage sur le vif !

(rires)

Daph Nobody : De la même manière qu’on façonne un corps, on peut façonner un esprit. Un homme décide d’installer un commerce de sang sous forme de hémobars à travers le monde. Un projet fou, indécent, repoussant, choquant. Malheureusement, tout est une question de perception dans notre société. Cette phase extrême signifie que l’homme, au-delà d’être un prédateur pour l’homme – ce qu’il a toujours été –, est devenu une source d’alimentation directe pour l’homme. C’est la phase ultime avant l’extinction de l’espèce humaine. Quand le dernier homme aura dévoré son dernier semblable, il ne lui restera qu’à boire son propre sang et manger sa propre chair, jusqu’à ce que mort s’ensuive. En fait, voilà ce qui est réaliste dans ce portrait humain : dès l’instant où l’homme considère un autre homme comme autre chose qu’un être humain, toutes les lois de cohabitation et de morale disparaissent. Si l’autre homme est vu comme du gibier, comme un parasite ou comme une chose impure voire un déchet, le tuer n’est plus un homicide et n’a plus rien d’insoutenable. Ce qu’il s’est passé durant la deuxième guerre mondiale nous l’a prouvé. Dès lors que les allemands considéraient les juifs comme une race impure, quelque chose à mi-chemin entre l’homme et l’animal, les éliminer revenait à un simple nettoyage, à du travail d’abattoir et à du bon sens. C’est affreux, mais c’est ainsi. Si l’homme est capable de ça, il est capable de créer une société comme celle décrite dans Blood Bar. Ce n’est que le point culminant de faits qui se sont déjà déroulés dans l’Histoire. Le roman le plus terrifiant est l’Histoire de l’humanité, je ne pourrai jamais écrire pire. Je ne fais que styliser, sophistiquer, magnifier… romancer les réalités brutes et brutales.

Public : C’est vrai. Bien avant déjà, quand on lit les différentes tortures qu’infligeait l’Église du temps de l’Inquisition, on doit admettre que ça défie l’imagination la plus sordide. On se demande comment l’homme a pu commettre de telles atrocités.

Daph Nobody : C’est aussi ce thème-là qu’a développé l’émission Le jeu de la mort diffusée il y a deux semaines sur France 2. Dans un contexte particulier et familier, dans une pression qui repose sur le regard des autres, on peut amener des gens tout à fait convenables à perpétrer un massacre. C’est comme une immersion dans un cauchemar où, plus on s’enfonce, plus on perd le contrôle de soi. Certains finissent par épouser le cauchemar et n’en sortent plus jamais, d’autres prennent conscience de leurs actes en cours de route ou après coup, et deviennent fous de culpabilité, maniaco-dépressifs, ou se suicident carrément. Par le conditionnement, on peut presque amener n’importe qui à faire n’importe quoi. Au nom d’un Dieu, d’une idéologie, d’un principe, d’une haine ancestrale. On forme des esprits qui obéissent à des règles absurdes et ignobles. On forme des cons, des bestiaux ; et les idiots, les gens crédules et soumis, c’est bien utile en temps de guerre.

Public : C’est de l’endoctrinement.

Daph Nobody : Absolument. C’est ainsi que fonctionnent les sectes (les Blood Bars, avec Borderman à leur tête, sont au départ une secte : la Confrérie de l’Artère), mais aussi toutes les religions, et les systèmes politiques de tout pays. Le nationalisme, le patriotisme, reposent sur cette « technique ». Une fois que certaines idées sont bien ancrées dans un esprit, il est très difficile de les en déloger. Il est très dur pour le disciple d’une secte de lui tourner le dos, de dire NON J’ARRETE CE N’EST PAS CE QUE JE VEUX NI CE QUE JE PENSE. Il faut un courage monstre, non seulement par rapport à ces gens qui vont tout faire pour vous garder, notamment recourir à la menace, à la séquestration et à la violence physique, mais aussi par rapport à soi-même, car on doit se reconstruire à partir de rien, dans un monde qui paraît alors complètement étranger, et dans ces moments-là on est généralement très seul. En temps de belligérance, c’est considéré comme de la désertion et vous êtes exécuté. Il faut penser comme tel dirigeant, comme le dicte tel livre saint, comme le veut telle « bienséance » ou telle coutume. Et la police, quant à elle, agit sans réfléchir. Aujourd’hui, on ne peut plus manifester dans les rues que l’on choisit, mais on doit suivre des parcours prétracés et encadrés par des Tasers. Bonjour l’impact d’un cri de révolte dans de telles conditions d’étouffement. C’est de la répression policière pure, et une atteinte mortelle à la notion de démocratie, soi-disant au nom de la Sécurité Nationale. La police s’arroge beaucoup trop de droits et de pouvoirs dans notre société, et les hommes de loi et autres pseudos agents de la paix ne sont pas suffisamment sanctionnés lorsqu’ils commettent eux-mêmes des méfaits, et Dieu sait qu’ils en commettent à la pelle, trop souvent en toute impunité. Or, quand on représente l’ordre, c’est encore plus grave d’instiller le désordre que lorsqu’on est simple citoyen. Pour moi, un flic qui commet une bavure, notamment par racisme ou âgisme, c’est l’exécution immédiate sur la place publique, et pas un avertissement ou une mutation. La police a oublié qu’elle était au service de la sécurité du peuple, et qu’elle n’est pas là pour opprimer, harceler, terroriser les citoyens. Aujourd’hui, systématiquement quand je descends de mon train à Paris Nord, je me fais fouiller comme une pute par la police des douanes et déchirer mes affaires comme un malpropre… ou comme un juif du temps de la Gestapo. Au point que je n’ai plus envie de mettre un pied sur le sol français, ni sur aucun autre sol. Conséquence de quoi, je ne me sens bien que lorsque je suis enfermé chez moi, et je ne suis pas le seul dans ce cas de figure. En fait, nous sommes toujours dans un régime fasciste, tyrannique, abusif. Dans tous les camps, du reste. Pour ça, certaines guerres, comme la guerre Israélo-Palestinienne, ne finiront jamais. Elles s’arrêteront lorsque l’espèce humaine aura disparu de la surface de la Terre. Tout cela est très sectaire. On crée des groupes qui ont pour objectif de se dresser contre d’autres groupes par bellicisme, par passion du conflit et de la guerre, par une vilénie naturelle dissimulée sous un prétexte de justice, alors que, si l’on y réfléchit un peu, nous sommes UNE SEULE humanité sur UNE SEULE terre. Quand la Terre s’autodétruira, nous y passerons tous. La mort ne choisira pas d’élus à gauche ou à droite.

Fred Ricou : Pour revenir à Blood Bar, comment as-pensé faire de cette petite fille le personnage central d’un tel roman ?

Daph Nobody : En fait, j’oserais dire qu’elle est arrivée toute seule. La première phrase du roman est vraiment la première phrase que j’ai mise sur papier. La mort aime les autoroutes, et on ne sait jamais de quel véhicule elle prendra les commandes. J’avais le titre, et cette phrase. Le carambolage était inéluctable. Apparemment, il a marqué les gens, comme point de démarrage de l’histoire. Mais pour moi, ce n’était qu’un détail technique, visuel, générique presque, comme je l’aurais mis dans un film pour installer l’histoire tout en faisant défiler quelques noms d’acteurs et de techniciens.

Fred Ricou : Du coup, les personnages du carambolage, Dexter et Résus, qu’on croyait principaux dans le roman, hop ! disparus après 15 pages et on passe à tout autre chose. Ça m’a frappé, ça.

Daph Nobody : En fait, je ne savais pas trop quoi faire de ces deux personnages. En quinze pages, j’ai raconté toute leur vie. L’un friqué et solitaire qui passe ses nuits blanches à boire et à se rincer l’oeil sur Internet, l’autre paumé qui enchaîne les relations foireuses, qui se shoote et qui est sur le point de péter les plombs. Merci, les gars, laissez-nous vos coordonnées on vous rappellera, faites attention sur la route en rentrant chez vous… (rires) Là, l’histoire s’est installée de manière assez magique. J’étais au début de l’histoire, je ne savais pas ce qui allait se passer, ce que j’allais raconter. Je me suis entièrement abandonné au plaisir et à l’hypnose des belles images. La première image : celle d’une équipe d’hommes qui viennent récupérer le sang des victimes du carambolage pour recyclage en bars à sang. La deuxième image : au sein du brouillard dû aux incendies provoqués par le carambolage, apparaît une petite fille, indemne, comme la seule survivante de cet enfer de tôle et d’acier. Comme une naissance au coeur de la mort. La troisième image : alors qu’elle avance dans le brouillard, la voir tomber nez à nez avec un homme tout vêtu de noir, d’une élégance nazie et d’une froideur statuaire. La quatrième image : la petite fille s’enfonçant dans la brume et disparaissant dans une immense forêt. La cinquième image : la petite fille arrivant près d’un cours d’eau où elle se débarbouille, et lorsque son visage est enfin propre, elle réalise qu’elle ne se reconnaît plus, qu’elle est devenue une étrangère à ses propres yeux, que sa mémoire programmée a buggé quelque part et qu’elle est livrée à elle-même dans un univers à la fois dangereux et féerique. La sixième image : le visage d’un vieil homme dans le rétroviseur de sa vieille bagnole, hanté par son passé et par sa défunte épouse qui le tuent à petit feu. La septième image : la rencontre de ce vieil homme avec la fillette… couverte de sang. Une enfant et une personne âgée, soit symboliquement le début et la fin d’un cycle de vie. Je me suis laissé guider par les images, et elles ont installé les personnages principaux du récit, presque à mon insu. Jooze, Alna, Aaliana, Wayne. L’histoire était lancée. Il ne restait plus qu’à la développer, la fignoler, lui donner le sens le plus fort et le plus multiple, et à l’amener au-delà de toutes les limites humaines du 21ème siècle. Oui, c’est ainsi que ça s’est fait. Oserais-je dire : par hasard ? Par le hasard de la magie de l’écriture. Quoi qu’il en soit, cette enfant a donné tout son sens au roman, elle est le personnage qui nous représente le plus à notre stade primaire, celui des pulsions, de l’instinct, des nécessités vitales. Lorsqu’on n’est plus dans le domaine du verbe, de l’intellect, il ne reste que l’essentiel : la survie physique. Le monde se divise alors de manière basique en amis et ennemis. Elle est censée représenter l’innocence, mais de par sa nature créée par un gouvernement pervers, elle réveille les pulsions les plus meurtrières chez les gens qui la croisent. C’est un ange et un démon. Un instrument de révélation, une épiphanie. C’est un personnage qui ne fait quasi rien de tout le roman, à part se nourrir, mais qui définit la moindre action de ceux qui l’entourent. C’était là mon plus grand défi, de faire d’un personnage à la limite de l’apoplexie, le personnage-pivot d’un roman, lui, plutôt consistant en événements, révélations et profils psychologiques.

Fred Ricou : Pourquoi as-tu installé ton histoire aux Etats-Unis ? Ne pouvait-elle pas se passer en Belgique ?

Daph Nobody : J’ai toujours considéré la fiction comme une évasion, et je ne pourrais pas m’évader dans mon propre entourage. Ceci dit, c’est une fausse évasion, qui nous transporte dans des contrées familières mais métaphorisées. Il n’empêche que c’est ma façon à moi de voyager. Je ne me vois pas écrire une histoire qui se passerait en Belgique ou en France, c’est trop proche de moi. Je suis un explorateur sédentaire. Au début, je voulais faire de la science-fiction, soit des histoires qui se passaient dans le cosmos ou sur d’autres planètes. Mais je me suis assez vite rendu compte que j’avais beaucoup de choses à dire sur l’être humain, alors, pour conserver l’idée du voyage, j’ai mis en scène mes histoires dans des pays lointains. Après les Etats-Unis, viendront sans doute l’Australie, le Japon, l’Antarctique… En outre, comme j’ai toujours été interpellé par ce besoin qu’a l’être humain de dépasser toutes les limites, dont celles de l’acceptable, il me fallait trouver un lieu qui représente bien l’aspect excessif de l’être humain, son aspiration aux extrêmes. Et quel est le premier pays qui nous vient à l’esprit quand on parle d’extrême? Les Etats-Unis. Ou le Japon ; il est d’ailleurs aussi fait mention de Tokyo dans le roman de Blood Bar, ce n’est pas un hasard…

Public : C’est le cinéma qui t’a amené à la littérature, ou la littérature qui t’a donné envie de faire du cinéma ?

Daph Nobody : J’ai grandi dans une famille de peintres et dessinateurs, d’où l’importance de l’image dans ce que j’écris, du visuel. J’ai toujours écrit des images. Je me sens loin d’une littérature où le verbe n’existe que pour lui-même, comme dans les littératures plus classiques. Je suis très proche de la poésie, où on développe beaucoup les images et les métaphores. Ce qui ne m’empêche pas d’aimer travailler le langage, et la langue française en particulier. J’aime les jeux de mots, les effets de rimes et de rythme, ce qui se rapproche davantage de « l’écrit pour l’écrit ». Mais pour le reste, je fonctionne à l’image. Quand j’avais sept ans, je me suis mis à lire des romans fantastiques, et c’est un genre qui repose essentiellement sur le visuel. Même les notions et les propos plus abstraits, je tâche de les métaphoriser. Je pense tout de même avoir découvert le cinéma par la littérature et la bande dessinée. D’ailleurs, je n’avais pas de télévision quand j’étais gosse, je n’avais que des bouquins. Le cinéma, quand je l’ai réellement découvert à 11-12 ans, n’a fait que confirmer ce que je voulais faire. Après avoir été scénariste, passer à la réalisation ne me posera aucun problème. On reste dans l’idée de composer des images, et la fascination des beaux tableaux qui va avec…

Public : Il y a un lien étroit entre ton livre et les séries télévisées. Notamment avec la série Dexter, puisque un de tes personnages s’appelle Dexter. Ton éditeur en parle beaucoup, de tes clins d’oeil…

Daph Nobody : En fait, je dois avouer une chose : je ne regarde aucune série télévisée. Les seules que j’ai vues, c’est Twin Peaks et quelques saisons de X-Files, et ça s’arrête là. Parce que je n’ai pas le temps de les suivre. Quant au personnage, eh bien, comme dans le carambolage il perd son bras droit, je l’ai surnommé Dexter, du latin “main droite”. Ce qui est drôle, c’est que quand Tibo (Bérard) m’a dit : “ben oui, l’allusion à Dexter, forcément“, je lui ai répondu : “ben oui, forcément“. Mais moi j’avais compris qu’il parlait du lien entre le sens étymologique du nom et la main droite perdue dans l’accident, et pas de la série télévisée… dont je n’avais même jamais entendu parler. Comme quoi, on perçoit toute chose selon nos propres références. Moi, vieux latiniste que je suis, forcément

Public : Tu le lui as dit ?

Daph Nobody : Non, jamais.

Public : Il faut que tu lui dises, c’est vachement drôle !

(rires)

Daph Nobody : C’est d’ailleurs comme ça que je choisis la plupart du temps le nom de mes personnages. Le nom d’un personnage est crucial dans un récit, tout comme un titre de livre ou de chapitre. Tant que je n’ai pas trouvé le nom parfait pour un personnage, je n’ai pas le personnage ni son histoire. Ça peut paraître bizarre, mais c’est pourtant vrai. Wayne évoque un cow-boy (John Wayne), et de fait, son costume va dans ce sens. Borderman, en anglais littéralement l’homme de la frontière/limite, est un homme qui se situe sur une ligne de démarcation entre la folie et la raison, et il amène tous ses collaborateurs au-delà des limites et de leurs limites. Crawling signifie rampant en anglais, comme pour dans creepy-crawlies, ces bestioles qui rampent partout. Pour les frères Deelayne, je me suis inspiré du nom des propriétaires de l’appartement où j’ai grandi jusqu’à mes cinq ans – je n’en ai aucun souvenir, entre nous. C’était un couple qui s’appelait les Delaine, et d’après ce qu’on m’a raconté, ils n’étaient pas du tout commodes. Mais le nom le plus significatif du roman est celui d’Alna. Alna, aliénation, alien (en anglais étranger, extra-terrestre). Aaliana, pareil, et le choix de ces deux noms très semblables (le second étant un sigle dans le roman) n’est pas un hasard, car dans la vie de Jooze l’une prend plus ou moins la même place que l’autre. En outre, là je fais un clin d’oeil à un roman qui m’a marqué quand j’étais adolescent. Il s’agit de Ghost Story/Le fantôme de Milburn de Peter Straub, dont on a même tiré un film avec Fred Astaire alors qu’il avait plus de 80 ans, son dernier film en 1981. L’histoire était celle d’un groupe de vieux retraités passionnés d’histoires de fantômes, qui avaient formé une sorte de club : ils se rassemblaient régulièrement pour se raconter des histoires de fantômes qu’ils avaient vécues ou entendues. Et puis, au fil de leurs récits, ils se rendaient compte que tous avaient été mis en contact avec un même fantôme, du nom d’Alma, avec un m. Chez moi, c’est devenu Alna avec un n. Pour Jooze… J’ai toujours aimé le nom de Joe, depuis que j’ai entendu la chanson de Jimi Hendrix. Je voyais Jooze (qu’Alna appelle d’ailleurs Joe) comme un vieux mec piquant régulièrement des roupillons. En anglais, snooze signifie petit somme, roupillon. Alors, Joe + Snooze = Jooze. C’est mathématique. Et ainsi de suite.

Public : As-tu envie d’adapter ce roman au cinéma ?

Daph Nobody : Je ne sais pas si j’ai vraiment envie d’adapter mes écrits littéraires au cinéma, parce qu’une fois que j’ai développé un récit dans un livre, j’ai épuisé le sujet dans ma tête, et j’ai l’impression que sur écran je n’aurais pas grand-chose à dire de plus que ce qui se trouve déjà dans le bouquin. Alors, si c’est juste pour transposer mot à mot une histoire d’un médium à un autre, bof. Mais j’ai d’autres sujets dans mes tiroirs, que j’ai davantage envie de développer sous forme de film qu’en roman. Et puis, au cinéma, j’écris souvent sur-mesure en fonction des acteurs que je rencontre et pour lesquels j’ai eu un coup de coeur. En revanche, je suis ouvert à une adaptation en film de Blood Bar si quelqu’un d’autre veut le faire. Je suis même prêt à lui filer un coup de main pour le scénario, le casting et la mise en scène. J’aime travailler des sujets différents dans l’une et l’autre disciplines. Un jour peut-être, je m’attaquerai aussi à la bande dessinée, car je me suis abreuvé de bd’s et de comics des années durant, et ça laisse des traces, forcément.

Fred Ricou : Ton prochain roman sera la suite de celui-ci?

Daph Nobody : Non, une suite arrivera, mais ce n’est pas pour tout de suite. Le prochain roman traitera de cannibalisme. Après boire du sang, on mange la chair qu’il y a autour. Il n’y a qu’un pas.

Fred Ricou : Bon, comme ça ma soirée est bousillée… (rires) Dis, entre nous, après Blood Bar, un roman sur le cannibalisme, tu commences à m’inquiéter. (re-rires) Merci, Daph, pour ce moment passé ensemble.

Daph Nobody : Merci, Fred. Et merci à tous, j’ai passé moi aussi un très bon moment. En famille.

 

Librairie L’Escale Littéraire, Paris, 27 mars 2010

http://www.leshistoiressansfin.com/

Toute mon amitié va à Fred Ricou et Daniel Henocq pour cette rencontre magique, mais aussi à Gaël Dupret, Leïla Pelfresne, Guénaëlle Annoot et Véronique Smith, ainsi qu’à Diane et Olivier Schittenheim de la librairie. Merci à vous tous. Je vous garde une place V.I.P. au fond de mon coeur.

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~ by daphnobody on March 30, 2010.

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