SALON DU LIVRE DE LA JEUNESSE, MONTREUIL 2009 (DEBAT PROFESSIONNEL)

COMPTE-RENDU DU DEBAT «  De Dracula à Twilight, les nouvelles idoles des ados », animé par Frédéric Ricou au Salon du Livre de la Jeunesse de Montreuil 2009 (30 novembre 2009) – thème imaginé par Tibo Bérard et Anaïs Malherbe

Avec : Tibo Bérard, directeur de la collection Exprim’ – Xavier D’Almeida, directeur de collection, Pocket jeunesse – Daph Nobody, auteur et Glen Tavennec, éditeur, Pocket jeunesse. Organisé avec les éditions Pocket Jeunesse et Sarbacane. Modération: Frédéric Ricou, rédacteur en chef du site Les histoires sans fin.

Quelques interventions de Daph Nobody :

Daph Nobody : Aujourd’hui, nous sommes à une époque de rupture et de combinaison. On a épuisé tous les genres pris isolément, et pour aller de l’avant, il nous faut mélanger ces genres, jongler avec les références. S’il fut un temps où on lisait des polars, des romans fantastiques, des comédies romantiques… aujourd’hui, on lit des cocktails de tout ça. Le roman noir, par exemple, est devenu un type de traitement de ton qui n’a plus toujours de rapport avec une histoire policière ; ce n’est plus seulement un genre mais bien un style. De même, le fantastique, je ne l’utilise pas comme une finalité, mais bien comme un moyen. Sans doute une formule pour atténuer, alléger des sujets que j’aborde et qui sont des thèmes très durs, très cruels (la pédophilie, la peur de la mort, la perte d’un être aimé…). Car ce que je fais, c’est du réalisme dénaturé, filtré à l’imaginaire. Présenter quelque chose de familier, de manière déformée pour ne pas rendre le propos insoutenable, pénible à lire. Ainsi, on peut distraire un spectateur avec les pires horreurs.

Je ne suis pas quelqu’un qui s’abreuve de séries télévisées – parce que je n’ai pas le temps de les suivre, j’ai trop de travail –, et si ce que j’écris s’apparente très fort à celles-ci, c’est peut être simplement parce que sur un plan idéologique et « sensationnel », je vis avec mon temps. Pourtant, je ne me sens pas en phase avec mon époque. En musique, par exemple, je ne suis plus du tout touché ni même concerné par ce qui se fait aujourd’hui, excepté par le rap et la musique instrumentale de film (qui est de la « musique classique » moderne, finalement). Je me suis arrêté aux années 90, et ce que j’écoute appartient surtout aux années 60, 70 et 80, plus du Fox-Trot et de la musique classique. En temps que lecteur, j’ai plutôt tendance à lire des bouquins qui datent d’il y a vingt, trente ans, ou plus vieux encore. J’ai besoin, pour mon équilibre entre modernité et classicisme, de garder un pied dans le passé. Plus particulièrement, j’aime la langue française, et par respect pour elle, je veux conserver un langage plus classique, fait de phrases complètes et qui ne soit pas gratuitement vulgarisé juste pour paraître moderne. Rupture oui, mépris non. Je suis à cheval entre les cultures belgo-française et anglo-saxonne, mais quand j’écris en français, même si le récit se déroule au fin fond du Texas, ça n’en reste pas moins la langue française que je célèbre.

Tibo Bérard : On s’est un peu battus au niveau des imparfaits du subjonctif, Daph et moi. On n’était pas toujours d’accord là-dessus…

Daph Nobody : Oui, c’est vrai. Moi j’en utilise encore assez souvent. C’est mon côté vieux-jeu…

(rires)

Daph Nobody : Je pense, en outre, qu’on peut favoriser un langage plus moderne tout en conservant les acquis, les marques du passé : la poésie, par exemple. Il y a cent ans, nous avions de la littérature pure, qui travaillait le langage dans le sens du mot pour le mot et de la phrase pour la phrase. Ma génération et celles qui suivent sont des générations qui ont grandi avec l’image. Nous sommes à l’ère de l’image, avec la télévision, la publicité dans la rue, la photo jusque dans nos téléphones portables, toutes ces choses qui nous bombardent les yeux à longueur de journées. Dès lors, l’écriture aujourd’hui conduit à un travail sur le langage au-delà des mots, dans l’objectif – inconscient, je crois – de rendre à l’écrit toutes ces images qui désormais nous habitent. L’écriture devient purement visuelle. On écrit des films sur papier, et même les pensées intimes des personnages se réalisent par métaphores extrêmement visuelles et concrètes.

Nous sommes aussi les générations du son. Le rap a beaucoup apporté à la musicalité du langage. J’ai grandi en écoutant du rap, et c’est ce qui explique que dans mes textes il y a beaucoup d’effets de rimes. Donc, en plus du mélange de genres, j’ajouterais qu’on intègre aussi aujourd’hui le mélange des domaines, des disciplines artistiques. Tout cela enrichit énormément le propos, et sans vulgariser les choses, ça les modernise automatiquement. C’est ça, la modernité. C’est faire non pas à partir de rien (on ne peut pas partir de « rien », car on a derrière soi un incroyable « tout ») mais à partir de ce qui existe déjà et qui devient dès lors « matière première » refaçonnable à souhait. C’est associer des gênes préexistants dans des combinaisons inédites, afin de produire des mutations. C’est la seule manière d’aller plus loin. Car tout a déjà été dit. On ne fait que redire les choses de façon nouvelle et sans doute impensable il y a encore cinquante ans. Shakespeare, d’ailleurs, avait déjà tout dit en son temps.

Ce qu’on appelle la « grande littérature » ne doit pas être une contrainte ou une norme mais une référence, une assise, un repère qui nous permettent de ne pas nous égarer dans l’excès. Quand on invente ou réinvente, on a souvent tendance à aller trop loin, c’est pourquoi il faut conserver une certaine discipline pour ne pas faire n’importe quoi. Il ne faut pas oublier tout ce qui a été réalisé et mis en place par le passé, mais assimiler les choses pour les mettre ensuite à sa propre sauce et pour les remettre au goût du jour. Parce que le public change, l’artiste change lui aussi ; après tout, l’artiste est lui aussi public au départ, et il réalise en « oeuvre » ce qu’il aimerait lui-même voir, lire ou entendre en temps que spectateur. Chaque époque nous a apporté du bon, et il ne faut jamais jeter le bon à la poubelle. Baudelaire a encore sa place dans la littérature aujourd’hui, de même que Poe et Lovecraft. Sans la roue, la voiture n’existerait pas, et il a bien fallu commencer par un monoplace avant d’arriver à l’Airbus A380.

(…)

Il est important de garder un pied sur terre. Le fantastique, comme je le disais, n’étant pas pour moi une finalité mais un moyen, il me permet de parler de la réalité de manière différente. Mais je n’en parle pas moins de la réalité. L’homme reste au centre de tout. Le fantastique filtre, apporte un nouveau filigrane, mais ce n’est qu’un instrument de perception, rien d’autre. Ce qui fait de Stephen King un grand auteur, c’est justement le portrait psycho-socio-économico-politique de l’Amérique qu’il nous dresse à travers ses histoires de terreur et de phénomènes paranormaux. On suit avec lui les années Reagan, Nixon, Bush et autres… On reconnaît les grandes mouvances idéologiques et politiques de son temps et de son pays, c’est ce qui en fait sa richesse première. Si c’est juste une histoire de fantômes, de vampires ou de loups-garous, ça n’a pas beaucoup d’intérêt.

Avec Blood Bar, je voulais raconter une histoire de vampirisme de manière différente, sans mettre en scène un vampire comme on l’entend communément, avec une grande cape, de longues dents et sortant de son cercueil exclusivement la nuit. C’est du resucé, tout ça… (Frédéric Ricou : Du resucé, c’est le cas de le dire !) Oui, c’est vrai. (rires) On l’a déjà lu et vu cent fois sur papier et sur écran. Les vampires dont je parle, ce sont les hommes. Et l’humain a une soif de sang depuis toujours. Il est pervers, cruel, sanguinaire. Je ne sais pas ce qu’il en est des générations qui ont précédé la mienne, mais moi j’ai eu l’impression de grandir avec les horreurs du JT de 20h. Ça a commencé en 1990 avec la première guerre en Iraq (notre Vietnam à nous, de la génération 80-90). Depuis, ce fut « images de guerre », « images de misère à l’échelle mondiale », « images de violences urbaines et de ghettos en flammes », « images de crashes aériens, déraillements ferroviaires et autres carambolages autoroutiers », « images de procès de pédophiles », « images d’attentats terroristes », « images de manifestations sanglantes », « comptes-rendus de crise économique, de faillites, de taux de chômage, de taux d’immigration, de malversations et autres détournements de fonds, de braquages et de trafic de drogue à l’échelle mondiale, de fraudes de la part des politiciens et des banques… ». C’est au point qu’il me paraît difficile, aujourd’hui, de ne pas parler de la violence quand on écrit. Je dirais même : qu’écrire d’autre que la violence ? C’est la chose qui encadre le plus notre quotidien, qui influence le plus notre mode de vie, qui définit le plus nos choix (lieux d’habitation, heures de circulation, fréquentations…). Je rêve d’écrire un roman d’amour, qui ne contienne que de belles choses, mais pour l’instant ça me paraît difficile. Je ne vois pas ce que je pourrais écrire de crédible avec cet objectif-là en tête. Il faut se rendre à l’évidence : le monde va mal, l’homme est violent, et si on parle de l’homme, on parle de toutes les saloperies qu’il fait. Sur ce plan-là, la littérature a encore de beaux jours devant elle… (rires jaunes)

BONUS : Pour répondre à une bibliothécaire qui posait la question suivante : « Parfois on vient me voir en disant : n’avez-vous pas en rayon un livre pour adolescent, qui soit plein d’espoir, ensoleillé, plutôt que des romans noirs noirs noirs ? Faut-il toujours écrire et publier des romans sombres, sans espoir, pessimistes et violents ?

Daph Nobody : J’ai deux réponses à cette question :

Premièrement, quand j’étais ado en dépression, alors que j’étais au fond du gouffre, c’était le genre de livres que je lisais. Parce que, de lire des choses aussi noires, plus noires que notre propre réalité, c’est plutôt rassurant que déprimant. On se dit : finalement, il y a pire ailleurs, ma vie n’est pas si grave que ça. Il n’y a rien de plus efficace pour se distraire de nos propres emmerdes que de regarder les emmerdes des autres, surtout si elles sont plus graves encore. C’est redoutablement efficace pour reprendre du poil de la bête. Alors que de lire des bouquins où tout le monde va bien, où tout le monde est heureux et chantant, ça éveille plutôt des envies de meurtre. Enfin, là je parle pour moi, et j’assume cette petite psychopathie qui est mienne.

Deuxièmement, l’écriture doit rester quelque chose de spontané. Quand je me mets à écrire, je laisse les choses venir comme elles viennent. Si ce qui vient est noir, dans ce cas ce sera noir, un point c’est tout. Pas la peine d’aller à l’encontre de ce qui provient du fond de vos tripes, ce serait déforcer le propos, et ne pas être sincère avec soi-même. Or, jouer la comédie quand on écrit, ne pas être sincère, ça se sent très vite, et ça fait perdre beaucoup de puissance à un texte. Le vrai, le naturel, sont plus forts s’ils sont conservés à nu que s’ils sont revus au travers d’un filtre rose. La vie est ce qu’elle est, le monde est ce qu’il est, autant les accepter dans tout ce qu’il y a de meilleur et de pire. Peut-être, oui, le fait de ne voir de la vie que son côté sombre est un penchant personnel, cela je ne le renie pas. Mais si c’est ma nature, alors pourquoi aller à l’encontre de ça ? Mentir sur papier est le pire des choix, le pire des compromis, la pire des solutions pour améliorer les choses, car on ne fait que les empirer en les masquant.

Enfin, parler de la violence ne signifie pas l’encenser ou l’encourager. Ce n’est même pas toujours la dénoncer. Juste la constater. Mon travail s’arrête là. Je regarde le monde, et je dis ce que je vois, à ma manière, à travers le filtre du fantastique qui est devenu ma façon à moi de parler du pire en « détourné », avec ironie et magie. Je me répète, mais le fantastique est le moyen idéal pour aborder les traits les plus sombre de notre société tout en produisant des oeuvres très drôles, délirantes, extraordinaires dans le sens « qui sortent de l’ordinaire ». Je viens de Belgique, et dans ce bon vieux « plat-pays » comme l’appelait Brel, même s’il y a eu une veine très fantastique il y a un demi-siècle, on est tombé depuis quinze ans dans un réalisme plat. Cela a sans doute laissé aussi des traces dans mon regard sur le monde. Je me vois mal écrire une histoire totalement coupée de la réalité humaine, une histoire de petits hommes verts ou de grandes larves de papillon carnivores qui viennent envahir la Terre. Le gore c’est marrant, mais pas très intéressant, ni très « réflexogène ». Faire réfléchir l’homme, c’est quand même l’essentiel quand on raconte une histoire, non ? Je ne parle pas de verser dans le didactisme et la pédagogie prétentieux. Juste de parler de l’homme à l’homme, histoire qu’il s’y retrouve dans tout ce magma de mots et de maux. »

Propos recueillis à la conférence du 30 novembre 2009, de 13h30 à 15h au Salon du Livre de la Jeunesse de Montreuil.

DAPH NOBODY invité au SALON DU LIVRE DE MONTREUIL 2009 – DEBAT “DE DRACULA A TWILIGHT, LES NOUVELLES IDOLES DES ADOS”

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~ by daphnobody on December 24, 2009.

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