DAPH NOBODY INTERVIEW, décembre 2009 (ON THE WEB)

 

INTERVIEW DAPH NOBODY à propos de BLOOD BAR (décembre 2009)

BLOOD BAR, un roman sur la violence humaine, sur le vampirisme capitaliste, sur les cataclysmes climatiques, sur l’écologie du recyclage poussée à l’extrême… Bref, UN ROMAN DE SON TEMPS, à l’heure du sommet de Copenhague et de la montée écolo.

INTERVIEWER: Bonjour, Daph Nobody.

DAPH NOBODY : Bonjour. Je suis content que vous soyez là, parce que je n’ai pas souvent d’interviews, où je peux m’expliquer sur mon travail. On lit mes livres, on les critique, mais je n’ai jamais vraiment un droit de réponse. Alors, merci d’être là.

I: Merci à vous d’avoir accepté cet entretien. Tout d’abord, est-ce que vous suivez un peu ce que la presse dit sur vous ?

D.N. : Oui, bien sûr. Les journalistes ont un regard, et j’ai beaucoup de chance, car ceux qui ont lu, chroniqué et critiqué mes livres jusqu’ici l’ont fait avec beaucoup de lucidité et de justesse. Je suis parfois surpris qu’on me classe dans la catégorie « gore », car mes récits sont davantage des drames psychologiques avec très peu de scènes spectaculaires, mais bon… Quand je lis certaines critiques massacrantes que se ramassent certains écrivains dont les livres sont pourtant des best-sellers, je peux m’estimer heureux. Cela dit, je pense que c’est aussi une question de rapport humain. Je connais des écrivains qui se prennent pour des dieux sur terre, et qui traitent les journalistes comme de la merde. Je serais journaliste, et traité de la sorte, moi je massacre sur papier aussi ! La prétention des artistes, c’est quelque chose d’assez insupportable. Alors que la modestie est la qualité la plus essentielle pour un artiste. On propose un travail, on ne reconstruit pas l’univers. L’univers n’a pas besoin de nous pour ça, on n’est rien du tout dans l’univers, on n’existe, pour ainsi dire, pas.

I: On est Nobody, alors.

D.N.: Je n’osais pas le dire. Mais oui, nous sommes tous des Nobodys… Finalement, j’aime bien mon pseudo, il a beaucoup de sens, en plus d’avoir un côté « western spaghetti » — j’en suis flatté, je suis italien — qui m’amène à ne pas me prendre trop au sérieux même si j’écris des choses terribles et très sensées… Bref, pour en revenir à la presse, je dirais même qu’elle m’a fourni de précieux conseils. J’ai toujours été à l’écoute des critiques, ce sont elles qui vous font avancer. Oserais-je dire qu’un compliment vous fait reculer, parce que ça vous donne trop d’assurance en vous-même ? Oui, je crois que c’est le manque de confiance en soi qui fait que l’on met les bouchées doubles. Si on se dit : « je suis génial », c’est le début de la fin, on ne fait plus le moindre effort.

I: Et par rapport aux lecteurs ? Vous avez un contact avec eux?

D.N.: Oui, et ça aussi, ça m’aide. Je vais peut-être dire quelque chose qui choque le monde culturel ici, mais je suis à l’écoute du public, de ce qu’il me demande. Ici, on estime que le public n’existe pas, que l’on ne doit pas penser au public quand on crée quelque chose, que c’est une entrave pour l’Art avec un grand »A ». Moi je ne suis pas d’accord, car sans le public un artiste n’est rien, et on ne peut pas donner à un public une oeuvre mal fichue, nombriliste, qui ne s’adresse qu’à soi-même, alors que ce public va débourser du fric pour acheter ce que vous avez produit, fric qu’il a obtenu à la sueur de son front, en se levant tous les matins à 6h pour aller bosser. Ne pas penser au public est un manque de respect, une forme de mépris. Si l’art devient méprisant, c’est un échec, car l’art signifie « transmettre un message », et non pas « se mettre en avant en tant qu’auteur » et « se déifier »… Ce qui ne veut pas dire que je fais du sur-mesure quand j’écris un bouquin. Non, pas ça. Mais de savoir qu’une histoire s’adresse à quelqu’un m’aide… d’abord à aller jusqu’au bout de mon histoire, à ne pas abandonner le projet en chemin, ensuite ça m’aide à voir ce qui touche le plus le public. Car je fais aussi partie du public, et j’ai grandi dans la culture des best-sellers. Contrairement à ce que peuvent penser certains, si un livre se vend à plusieurs millions d’exemplaires dans le monde, c’est peut-être parce qu’il est généreux avec son public… Cela ne m’empêche pas d’écrire en toute liberté. Je me sens libre, et je n’ai jamais eu l’impression de faire des concessions épouvantables… En fait, les deux premiers recueils de nouvelles1 que j’ai écrits m’ont été très utiles, car un recueil de nouvelles présente toujours un large panel de genres, de styles… Si la nouvelle préférée de chaque lecteur n’était jamais la même, il y avait cependant un feedback général très enthousiaste par rapport à une nouvelle qui revenait dans les deux tomes : BAR à SANG, ou BLOOD BAR. C’est parce que plein de gens m’ont écrit qu’ils avaient adoré BAR à SANG/BLOOD BAR et qu’ils en voulaient plus, que j’ai décidé d’en faire un roman. Donc, oui, l’avis des lecteurs m’est très utile, et je le prends en compte comme l’avis d’un ami. Ce n’est pas une finalité, mais c’est un repère, et je serai toujours à l’écoute, et de la presse, et des lecteurs. Excepté des gens qui me méprisent gratuitement ou « par principe ». Mais comme je le disais, jusqu’ici j’ai été plutôt épargné. Peut-être parce que je suis encore un auteur assez confidentiel, et pas une grosse machine à sous à l’américaine. Si demain je devenais célèbre, je suppose que j’aurais aussi droit à des critiques plus virulentes. Parce que quand on s’impose, on dérange toujours. Moi, mon attitude a toujours été de me proposer, mais jamais de m’imposer. Après tout, je ne suis qu’un storyteller, un conteur d’histoires, rien de plus. Et ça me suffit amplement. Le storyteller assis au coin du feu ouvert, racontant des histoires à dormir debout à des enfants en quête de sensations obscures… Enfin, de grands enfants, quand même.

I: J’en profite pour vous poser justement la question : pour quel public écrivez-vous ?

D.N.: Pas pour les enfants, ça c’est certain. Je déconseille d’ailleurs de lire mes livres avant l’âge de… 16 ans, pour en comprendre les subtilités, le filigrane, et pour ne pas être tenté de reproduire dans la vie ce que je décris en fiction. Même si la jeunesse n’a pas attendu mes bouquins pour faire les 400 coups… On peut le lire à 14 ans, à la rigueur, mais c’est déjà limite. BLOOD BAR est un livre dur, cruel, sans concessions. Ça montre un visage très sombre de la réalité. Il est un âge où l’on prend les choses au mot, et un âge où on comprend que décrire la violence ne signifie pas l’encenser et l’encourager.

I: Ça ne vous pose pas un problème de conscience, d’écrire des choses aussi violentes?

D.N.: Posez-vous la question suivante. Qu’est-ce qui est plus violent entre mon livre et la guerre en Irak ? Je crois que la guerre en Irak a causé plus de morts que mon livre. Je ne parle de violence que parce que le monde m’apparaît violent, et je me vois mal écrire des romans à l’eau de rose dans un tel contexte de capitalisme agressif, oppressif et répressif. Mais une chose est sûre, ce livre n’est pas à mettre entre toutes les mains, car la violence peut inspirer des actes. Alors que, paradoxalement, BLOOD BAR est lui-même inspiré de toute cette violence que les gens de ma génération se sont ramassée dans la gueule avec le JT de 20h. La guerre en Irak, la violence urbaine, les tueurs en série… Un artiste a, de toute évidence, une responsabilité morale par rapport à ce qu’il écrit. Mais en même temps, il doit rester libre dans son art. Moi, je fonctionne aux viscères. Quand j’écris, je laisse venir ce qui vient spontanément, et ce qui vient est généralement très sombre, parce que c’est toute cette matière noire refoulée, d’angoisses, de scènes de violences vues sur petit écran et dans la rue, d’injustices dont j’ai été victime… qui remontent des tréfonds de l’abîme mental. Cela dit, quand un Kubrick sort un Clockwork Orange, quand un Sam Peckinpah sort The Wild Bunch, ou quand ils sortent Saw, Hostel et autres Texas Chainsaw Massacre, vous croyez qu’ils se demandent si ça ne va pas donner des idées à et éveiller des pulsions de violence auprès de quelques imbéciles en manque de sensations ? Il y aura toujours des imbéciles, et des gens qui aiment la violence. Et ce n’est pas un livre ou un film qui va faire naître ça en eux. Si quelqu’un commet un acte de violence, c’est qu’il a ça au fond de lui… Cela dit, je pense que si un jeune passe ses journées à ne voir que des films atroces et à ne lire que des livres violents, il peut, à la longue, développer une perception différente du bien et du mal, tout comme en se nourrissant de films pornos il risque de voir l’amour comme quelque chose de brutal, de phalliciste, où l’homme doit dominer et se faire respecter par la femme qui est inférieure à lui… Oui, une perception différente, et donc déviante par rapport à celle de la Loi. Tuer est si facile dans un livre ou dans un film. Le seul mérite qu’a mon roman, est qu’il montre que tuer conduit à se tuer soi-même, et que faire du mal ne conduit qu’à ce que l’autre vous fasse du mal ensuite. C’est un roman sur le désir de vengeance sous toutes ses déclinaisons. Et de fait, on a tous des raisons de se venger de quelque chose contre quelqu’un. De là à le faire, il n’y a qu’un pas. Mais c’est justement le bon sens et le discernement qui permettront de reculer par rapport à nos propres pulsions – car des pulsions nous en avons tous, c’est inhérent à tout être vivant, même le koala est violent et vindicatif, aussi mignon soit-il dans l’absolu. Si on répond favorablement à toutes nos pulsions, on se dirige vers un point de non-retour, vers une catastrophe dont on ne peut ressortir indemne.

I: BLOOD BAR est un livre à ne pas mettre entre toutes les mains, donc.

D.N.: C’est évident. Je suis d’ailleurs assez d’accord avec l’avis de Soraya Amrani sur ARTE BELGIQUE, qui a souligné le fait que ce bouquin n’est pas destiné aux jeunes-jeunes. TELERAMA et LE FIGARO ont aussi souligné cette ambiguïté du terme « littérature jeunesse ». Car dans les librairies, dans la jeunesse on trouve aussi bien les Schtroumpfs que Harry Potter… et que maintenant BLOOD BAR. C’est sûr que BLOOD BAR à côté des Schtroumpfs, c’est un peu dur. Je ne l’ai certainement pas écrit pour les jeunes, mais pour les gens de ma génération, qui ont grandi avec la culture populaire américaine, et qui comprennent bon nombre de mes références, relatives à la musique, aux bagnoles, aux événements historiques. Cela dit, je suis très mal placé pour juger du choix de définir ce roman comme « roman jeunesse ». Parce que moi, à 10 ans je lisais déjà le Dracula de Bram Stocker, et à 12 ans je lisais du King, et des romans de cette fameuse collection qu’avait publiée FLEUVE NOIR dans les années 80, la série GORE, avec des titres du genre… Bruit crissant du rasoir sur les os. Je lisais ces horreurs, et je sais que ma mère ne voyait pas ça d’un très bon oeil. Je m’étais aussi mis à lire LE NOUVEAU DETECTIVE, qui a toujours été « La Bible des horreurs humaines ». Mais la différence est que quand j’avais 12 ans en 1987, moi j’étais un extraterrestre parmi les jeunes de mon âge, parce que les jeunes « normalement constitués » ne lisaient pas ces choses-là à cet âge-là il y a vingt ans. Alors qu’aujourd’hui, j’imagine qu’avec la culture internet-porno-violence qui moi-même me dépasse, il doit y avoir tellement de ces « extraterrestres » parmi les jeunes, que c’est finalement ceux qui lisent des choses gentilles qui passent pour des bizarroïdes. Tout comme aujourd’hui, quand on n’a pas la chance d’être le fils de parents divorcés, on est le ringard de service, alors que quand moi j’étais à l’école, on était deux sur 40 à avoir des parents séparés, et c’était nous les mauvais, les boucs émissaires de service ; j’en ai chialé plus d’une fois, des choses qu’on n’oublie pas. Les temps ont changé. Mais je crois que si j’avais des enfants, je serais très strict avec eux, pour leur bien. Du coup, ils me détesteraient, mais tant pis. Je préfère ça à des ordures qui m’adoreraient.

I: Vous m’aviez confié que vous aviez écrit une postface dans laquelle vous disiez, je cite « Sans vouloir me vanter, je pense que Blood Bar était le pire roman que je puisse écrire ». Vous pouvez vous expliquer là-dessus ?

D.N.: Oui, et je le pense encore aujourd’hui. Quand je dis « le pire », je ne veux pas dire « le plus mauvais » (rires)… mais bien « le plus machiavélique », « le plus horrible », « le plus dur ». Parce que, dans ce portrait de société que je dresse, je corromps tout, je viole tout, j’implique tout le monde. Le choix de mes personnages n’est pas hasardeux. On y trouve une enfant, un vieil homme, des gens de tous les âges intermédiaires… et tous sont plus épouvantables les uns que les autres. Jusqu’à cette enfant, justement, qui est censée incarner l’avenir, la pureté et l’innocence, et qui s’avère représenter le plus redoutable prédateur de tous, celui par qui la mort jubile dans son transat. J’ai conçu ce roman comme un avertissement – émis par l’extraterrestre que je suis, à l’attention d’une humanité que j’observe depuis ma soucoupe volante depuis plus de deux décennies, même si je sais que l’art n’a pas d’impact pour changer les mentalités : « Attention, humains, si vous allez trop loin, voilà ce que vous obtiendrez, un monde moralement laid et d’une violence irréversible ». Si ça peut faire réfléchir ne fût-ce qu’une seule personne sur cette terre, alors je n’aurai pas écrit ce livre pour rien. Mais je ne me fais pas d’illusions, la politique est plus forte que l’art, c’est elle qui gère tout, qui crée les mouvances, et surtout qui façonne les mentalités. Le monde du pouvoir et de l’argent. Si l’art avait réellement une influence sur les mentalités, alors l’époque Woodstock aurait mis fin au capitalisme. Au contraire, après cette vague de « peace and love » artistiquement extraordinaire mais moralement très contestable – c’était plutôt « drugs and sex » –, le capitalisme est revenu, plus en forme que jamais, et beaucoup de partisans des hippies sont devenus des hommes d’affaires. On en revient toujours à l’argent. Si on n’avait pas inventé l’argent, le monde d’aujourd’hui serait totalement différent de celui que nous connaissons. Bah, je vais positiver : tant que le monde va mal, j’aurai des choses à écrire. Finalement, ça m’arrange. Et plus il abondera dans sa bêtise et sa brutalité, plus mes livres seront durs. Mais mes livres ne seront jamais plus durs que l’être humain lui-même.

I: Je reviens encore une fois sur cette postface que vous m’avez laissé lire. Vous y écriviez aussi que, au contraire de l’oeuvre de Dante ou de Shakespeare, votre roman s’adresse exclusivement à son époque.

D.N.: Oui, même si ces thèmes sont tout aussi universels que chez Shakespeare : le désir de vengeance, la pulsion de vie et de mort, la manipulation du pouvoir… Mais aujourd’hui, après mûre réflexion, je me demande si ce bouquin n’a pas aussi sa place dans l’avenir. Je crois que si des extraterrestres débarquaient en 2400, et qu’ils tombaient sur BLOOD BAR, ils auraient un portrait assez complet de ce à quoi a pu ressembler la société entre 2010 et 2020, avec ses problèmes écologiques, ses impasses aux violences inimaginables, sa surpopulation, ses désirs mégalomanes de conquête spatiale (d’où ce long chapitre sur la conquête de la planète Mars, que je me suis battu pour conserver dans le livre, parce que je voulais que ce livre soit, au-delà du récit fantastique et à suspense, un portrait de société, réaliste et complet)… Je ne me suis pas rendu compte, en l’écrivant, combien ce livre était en phase avec son époque. Il n’aurait peut-être pas pu être édité il y a vingt ans. Il y a des choses qu’on n’aurait pas comprises. Je n’irais pas jusqu’à dire que je suis en avance sur mon temps, mais en tout cas je vis pleinement dans mon époque. C’est curieux de m’entendre dire ça, parce que je ne me suis jamais senti en phase avec mon époque, en tout cas, plus depuis les années 1994-1995. Avant ça, je trouvais encore mes repères dans la musique du TOP 50. Aujourd’hui, si je regarde le TOP 50, il n’y a plus une seule chanson qui me touche. Dans les chanteurs connus, à part Christophe Willem qui est un des rares à avoir une personnalité qui me plaît, tout le reste me paraît vide. Du coup, je m’écoute des vieux machins seventies et même plus vieux. Donovan, Tangerine Dream, Pink Floyd, Pino Donaggio, Badalamenti, et du classique…

I: Pour revenir à BLOOD BAR, c’est un roman vachement bien construit. La structure est impressionnante, à voir la manière dont vous la décrivez… encore une fois, dans cette fameuse postface restée inédite.

D.N.: Oui, j’ai énormément soigné la structure de cette histoire. Quand j’écris, je ne pense jamais structure. Mais peut-être parce que je n’en ai pas besoin. Mon cerveau est hyper structurel, et se charge de mettre de l’ordre dans tout ce que je fais. Ici, l’intérêt était de couper le roman en trois actes, mais que ces trois actes acquièrent un sens visuel. La partie centrale du roman, qui s’intitule d’ailleurs « La Route de la Mort Souriante », est comme une route où tous les personnages du livre se retrouvent. La première partie du livre serait le côté gauche de la route, la troisième partie le côté droit, ou, dans un autre sens, la première partie une extrémité de la route, la troisième partie l’autre extrémité. Bref, comme on est contraint de traverser cette route pour aller d’un point A à un point B, on est contraint de traverser la route dans le roman, en compagnie de tous les personnages, pour passer d’un problème à sa résolution. D’où, cette deuxième partie de livre qui se passe entièrement sur une autoroute. Aussi, les titres se répondent, selon une structure-miroir :

PERTURBATION

ALNA : L’ETE DE LA GRANDE SOIF

DERNIERE NUIT AVANT LE PREMIER JOUR

ANAMNESE

LES RACINES DU MAL

BAR A SANG

LA ROUTE DE LA

MORT SOURIANTE

EMBARRASSANT

LE MAL DERACINE

ANAMNESE

PREMIERE NUIT AVANT LE DERNIER JOUR

AALIANA : UN HIVER EN ENFER

PERTURBATION

De même, les titres des différentes parties forment une continuité, comme dans une sorte de danse, de formulation lyrique.

1ère PARTIE : L’ACCIDENT ET L’INCIDENT

2ème PARTIE : L’INCIDENCE ET LES COINCIDENCES

3ème PARTIE : LA DERNIERE DANSE

EPILOGUE : PRUDENCE

Ça me rassure toujours de suivre des canevas. Ecrire en électron libre est dangereux, parce qu’on s’égare très vite. Ici, le moindre élément mis en scène trouve une issue dans le récit, et surtout contribue à l’ensemble de l’intrigue à multiples visages. Vous savez, un roman, c’est comme un être vivant. Pour que toutes les pièces tiennent ensemble, organes, muscles, chair, peau… il faut d’abord un squelette, autour duquel on peut tout agencer. Après, on peut toujours imaginer trois bras, quatre yeux, des pieds bleus… Notez aussi que toute la structure du roman tourne autour du chiffre sept, comme vous l’avez lu dans la postface. Mais j’expliquerai tout ça bientôt sur mes blogs, car c’est lié à des références orientales et à d’autres éléments très précis. Rien n’a été fait au hasard.

I: Pour terminer cet entretien, j’avais encore une question. Quel est votre rapport avec votre éditeur ?

D.N.: Disons que c’est la première fois que j’ai véritablement un dialogue avec un éditeur. Le roman faisait au départ 800 pages dans ce format, et j’ai dû couper pas mal de récits-gigogne. Tout artiste a besoin d’un regard par-dessus son épaule. Ce troisième oeil, qu’est idéalement l’oeil de l’éditeur, est essentiel pour éviter les déséquilibres entre l’excessif d’un auteur et son désir de trop bien faire. Un écrivain aurait tendance à réécrire son roman pendant 107 ans. En tout cas, moi je suis un peu comme ça, et il faut à un moment donné quelqu’un qui vous dise : « Stop, ne touche plus, là c’est bon ! ». Et puis, un éditeur c’est aussi un ami, à qui on peut téléphoner quand ça ne va pas, quand on est angoissé ou fatigué, et enfin quelqu’un qui vous fixe des échéances, et ça c’est tout bénef pour un artiste. Pour boucler quelque chose, on a besoin d’une date limite. Si je sais que pour lundi, je dois avoir écrit vingt pages, eh bien je vais m’y mettre à fond pendant les jours qu’il me reste, et pour lundi les vingt pages seront là… Tibo (cfr. Tibo Bérard, des éditions Sarbacane) est quelqu’un qui me laisse assez libre dans mes choix. Quand il n’aime pas quelque chose, il me le dit, et j’essaye toujours de repenser alors ce qu’il n’aime pas, et de le modifier autant que possible – si c’est possible, évidemment –, sans toutefois dénaturer ma vision des choses. Mais il respecte ma vision des choses, tout comme je respecte la sienne. Un auteur ne peut pas toujours dire oui aux propositions d’un éditeur, mais il doit toujours les prendre en considération. Ce n’est pas qu’une forme de respect, c’est aussi parce qu’un éditeur est intelligent, lucide, et qu’il sait quand des choses seront plus difficiles à faire passer.

I: Votre éditeur vous aurait-il censuré ?

D.N.: Non, pas du tout. Quand je parlais de choses difficiles à faire passer, c’était plutôt au niveau de la complexité du récit. Mes histoires sont en général très complexes. On m’a déjà comparé à David Lynch, et je crois savoir pourquoi. Je suis moi aussi un Brainiac, comme ils disent aux Etats-Unis. Quelqu’un qui réfléchit trop, qui veut aller trop loin. Dans mes romans, je films avec vingt-cinq caméras en même temps, et aucun détail ne m’échappe. Alors, par moments, il faut faire le tri dans les détails, dans les rushes, virer ceux qui ne sont pas indispensables, même s’ils peuvent être beaux ou intéressants en soi. Car avec moi c’est du split-screen, c’est à dire un écran découpé en 25 petits écrans qui vous montrent chacun un angle différent de la même scène.

I : Plusieurs fois, d’ailleurs, la presse a souligné qu’il y avait dans vos livres des « longueurs ». Etes-vous d’accord avec ça ?

D.N.: Pas tout à fait. Je suis d’accord pour dire que mes histoires sont complexes, et impliquent généralement beaucoup de personnages, donc beaucoup d’histoires simultanées. Ensuite, il y a un travail sur la langue qui, parfois, peut rajouter un point de vue. J’ai grandi en écoutant du rap, et le rap fonctionne sur la répétition, sur la rime, sur le flot/flow. C’est le petit-fils de la poésie de Beaudelaire, Nerval et autres Rimbaud. Mais il faut bien comprendre deux choses. La première : mes histoires sont quasi toutes des road-movies. Et qu’est-ce qu’un road-movie ? C’est une virée d’une ville à l’autre, d’une autoroute à l’autre, d’une bagnole à l’autre, au cours de laquelle on croise une flopée de gens de passage, et chaque personnage est une histoire à part entière. Dans BLOOD BAR, chaque personnage est effectivement une histoire à lui tout seul, que l’on peut souvent isoler du récit principal. Mais dans la vie de tous les jours, chaque personne que vous rencontrez est aussi une histoire à elle toute seule. Donc, pour moi c’est tout à fait logique. La deuxième chose, je crois, est un problème de culture. Ici, en Belgique et en France, les romans qui paraissent sont souvent peu volumineux, alors qu’en terre anglo-saxonne, des romans qui font plus de 500 pages sont monnaie courante, quand ce n’est pas plus de 1000 pages. Moi, en tout cas, j’ai grandi en lisant des briques à l’américaine, et souvent, quand je lis un roman de 200 ou 300 pages, j’en ressors avec un sentiment d’inachèvement, d’incomplétude, de manque. J’aime qu’une histoire prenne son temps, qu’elle ne s’attarde pas que sur l’intrigue principale, mais qu’elle aille fureter aussi dans les bas-côtés et les marges, dans les greniers et les celliers, qu’elle me fournisse trente-six détails sur la couleur du ciel, sur les tendances politiques du lieu, sur les drames à l’affiche du quotidien du matin. Tout comme, au cinéma, je ne suis pas partisan des montages hyperdynamiques. Si on plante une caméra face à une table et qu’on voit et entend deux personnages qui se parlent, si ce qu’ils disent est formidable de sensibilité et de subtilité, on n’a pas besoin de prendre la scène de dos, de face, de profil, du plafond, du plancher… Pour moi, c’est du remplissage technique. En vous disant ça, je pense au film PERSONAL SPECTATOR de Manu Jespers, qui est formidable de simplicité et de profondeur, et dénué de toute surcharge technique. Les montages saccadés, le cross-cutting, c’est bon pour un film d’action avec Schwarzenegger. Mais vous vous imaginez L’ILE NUE de Kaneto Shindô, avec des plans qui ne dépassent jamais deux secondes ? Ce serait foutre en l’air toute la douceur, la lenteur, l’intensité psychologique du film. Et qu’en est-il alors des scènes de Kubrick qui durent souvent plusieurs minutes, avec parfois deux personnages qui parlent, comme le dialogue entre Jack Nicholson et l’ancien propriétaire de l’Overlook au bar et dans les toilettes de l’hôtel, dans le film SHINING ? Ces scènes sont longues, très très très longues, mais qu’est-ce qu’elles sont géniales, et qu’est-ce qu’elles auraient été foutues en l’air si on les avait cross-cuttées à l’extrême ou réduites… Aujourd’hui, quand vous vous ramenez avec un chapitre de vingt pages, un éditeur cherchera toujours à vous les réduire à dix. Tout comme au cinéma, quand vous avez une scène qui dure cinq minutes, un producteur va toujours vous dire, par un réflexe agaçant : « on pourrait dire la même chose en trente secondes ». Mais il n’y a pas que ce que l’on dit qui compte, il y a aussi et surtout l’atmosphère et le décor qui encadrent ce que l’on dit, et qui vont donner à ce que l’on dit tout son poids, qui vont lui offrir un impact. Tout est une question d’émotion dans une histoire. Et l’émotion se produit avec l’aide du décor et de l’atmosphère. Et on ne peut pas peindre un décor et dépeindre une atmosphère en trois mots. Ou, si on peut, en tout cas ce n’est pas mon choix personnel, moi j’aime prendre mon temps… En Belgique, par exemple, les réalisateurs ont une peur bleue de mettre de la musique dans leurs films, comme si c’était une honte ou un instrument qui sert à masquer les défauts et lacunes d’un film. Or, prenez MORT A VENISE, ANGEL HEART, PARIS TEXAS, ou encore n’importe quel film de David Lynch, et enlevez-leur la musique. Vous obtenez un film froid, impersonnel, austère, qui ne touche plus. Et c’est malheureusement le cas du cinéma ici. Il me touche de moins en moins. De là à dire que, parce qu’ils utilisent de la musique, Wenders, Lynch, Kubrick, De Palma, Blier, Truffaut, Visconti… sont de mauvais réalisateurs…

I: Merci pour cette longue interview, Daph Nobody.

D.N.: C’était un plaisir de bavarder avec vous.

I: Vos projets, dans l’immédiat ?

D.N. : Un film, une pièce de théâtre, et un autre roman.

I: Eh bien, pour l’heure je vous souhaite bonne chance avec votre livre. BLOOD BAR, sorti aux Editions Sarbacane/Actes Sud. Un livre à lire absolument. Mais âmes sensibles s’abstenir. 

Décembre 2009

1Les Ténèbres Nues et La Lumière des Au-Delà (Le Cycle des Ténèbres, vol. 1 et 2), publiés chez S.D.E., Paris, 2003, 2006, sous le pseudonyme Daph Nobody. Les Ténèbres Nues fut édité une première fois en 2001 en Belgique.

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~ by daphnobody on December 24, 2009.

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