LES TENEBRES NUES et LA LUMIERE DES AU-DELA, REVUE DE PRESSE + INTERVIEW de BRUNO PEETERS pour PHENIX MAGAZINE 2003

KHIMAIRA spécial H.P. LOVECRAFT

COVER / COUVERTURE - SOLD-OUT never re-issued

 

Daphnis Olivier Boelens est un jeune écrivain belge, né en 1975, et que je viens de découvrir, avec fascination.

Actuellement il termine sa licence en cinéma à l’U.L.B. Il a déjà fait paraître Le Rire dans l’âtre (in Khimaira 8, sous le pseudo de John Nox), et fut lauréat du Concours « Voyage en ville » avec Un éternel recommencement, en 2001.

Le Cycle des ténèbres formera un ensemble de sept recueils de sept nouvelles chacun, dont Les Ténèbres nues forme le premier volume. Publié aux Editions des Ecrivains, à Paris. Le second volume, sous presse, s’intitulera La Lumière des ténèbres.

Je vous invite à découvrir un tout nouvel auteur fantastique, de (très) grand talent.

Daph NOBODY : entretien

Cher Daph Personne,

Je viens de terminer la lecture de votre recueil Les Ténèbres nues : il m’a tellement plu que je n’ai eu de cesse de vous chercher, de vous trouver, de vous interviewer. Cela prit un certain temps mais, enfin on y est !

1. Alors, première question, évidente : pourriez-vous vous présenter ? Et nous parler de la trajectoire qui conduisit Daphnis Olivier Boelens à devenir Daph Nobody ?

Daph Nobody a représenté une porte de sortie, un bouclier et une arme, au moment où Daphnis ne croyait plus en rien de la vie, et avait le sentiment que son destin était tracé au préalable dans un chemin de boue sans issue. Daphnis était un raté, Daph un gagnant. Daphnis souffrait, Daph s’amusait. C’était un jeu.

J’ai toujours un certain mal à me définir, car mes centres d’intérêt partent dans tous les sens. Mais je ne pense pas que ce soit de l’égarement, plutôt une passion pathologique pour tout ce qui constitue notre monde. J’ai grandi dans un univers très artistique (dans ma famille, maternelle autant que paternelle, on ne trouve que peintres, poètes, dessinateurs, écrivains, musiciens…), et à cheval sur des cultures et des références très diverses. Chez moi, nous parlions italien, et notre prédilection se portait sur le cinéma italien, car nous y trouvions nos racines, notre famille. Bien que je n’eusse pas l’occasion de me rendre physiquement sur place, je ressentais une forte familiarité avec le cinéma néoréaliste de cette contrée d’où ma famille était issue. En fait, je ne savais pas très bien comment me situer par rapport à elle, du fait d’être né en Belgique. J’étais un citoyen étranger, là-bas autant qu’ici. Ma mère a grandi dans le Limbourg, où son beau-père était venu travailler dans les mines de charbon après la guerre. Ainsi nourrit-elle un lien étroit avec la culture flamande, avec les peintres, écrivains et chanteurs locaux. Du côté de mon père, né à Gand mais ayant très vite trouvé ses repères dans le Saint-Germain existentialiste et dans la révolution hippie, les références émanaient de la littérature française, du roman noir américain, de la bande dessinée (il fut collaborateur du dessinateur Paul Cuvelier), de la culture asiatique ou encore de la théologie.

De mon côté, je fus introduit à la « grande » littérature et à la poésie au cours de mes humanités, ainsi qu’à la littérature coloniale et post-coloniale de l’empire britannique et au cinéma de l’est durant mes études universitaires. Mais j’ai toujours nourri une propension pour la littérature fantastique. C’était un attrait viscéral. Cela doit constituer un caractère génétique, car les tableaux de ma mère (qui est l’auteur de la toile ayant servi de couverture aux Ténèbres Nues) accusent eux aussi un penchant flagrant pour le domaine de l’étrange. Dès sept ans, je m’abreuvais d’histoires de vampires, personnages nobles, voluptueux, dont j’enviais les ailes et la vie nocturne (depuis, je n’ai toujours pas d’ailes mais bien une vie nocturne !). Cette littérature était devenue ma culture parallèle, de surcroît tissant un lien certain avec les pays anglo-saxons, lien qui se voyait renforcé par la musique, le cinéma et les séries-TV d’outremer dont on nous abreuvait dans les eighties. J’écris depuis l’âge de huit ans, au risque d’en faire sourire certains. Je n’avais pas de télévision au départ, nous n’avions pas d’argent pour voyager – je n’ai vu la mer qu’à quatorze ans –, ni même pour aller au cinéma. Les périodes de vacances étaient longues, et comme rien ne se passait dans ma vie, il fallait que je m’offre des sensations. Alors je me racontais des histoires à dormir debout, ce qui devint très vite une habitude. Je m’étais créé mon petit monde. Au fond, je présentais les mêmes symptômes qu’un autiste, parlant tout seul, vivant en solitaire, fuyant le monde tout en l’épiant à travers de fins rideaux.

Je n’ai eu la télévision que vers mes douze ans, ce qui était exceptionnellement tard à mon époque. Mais j’en suis très vite devenu accro. Durant dix ans, j’ai littéralement vécu devant la télévision, ingurgitant tout et n’importe quoi, de jour comme de nuit. C’est vers cet âge de douze ans que les choses se sont accélérées et définies pour moi. A travers un cycle de films consacré à Stephen King, j’ai découvert Kubrick, Carpenter, De Palma, Cronenberg… autant d’auteurs dont la vision allait me marquer au fer chaud. Et c’est également ainsi, par le cinéma, que j’ai découvert la littérature de Stephen King. Un auteur qui a affiné en mois deux passions : la première, celle de l’écriture bien sûr, la seconde, celle de la langue anglaise et du monde anglo-saxon. Par lui, j’ai découvert la tradition des comic books des fifties, tels que The Vault of Horror, Tales from the Crypt ou encore Weird Science, que je trouverai toujours inégalables dans le charme de leurs couleurs délavées et de leur envoûtante naïveté. Et surtout, c’est en lisant Cujo et Danse Macabre à 12 ans que je me suis juré qu’« un jour, moi aussi j’écrirai des histoires à faire frémir. » Je voulais être King, ce qui était assez mal vu dans l’enseignement que je fréquentais. Je me souviens que lorsque nous avions des dissertations littéraires « à sujet libre », on nous interdisait spécifiquement les livres de Stephen King, qui était terriblement en vogue à ce moment-là, alors que tous ses romans (ainsi qu’une flopée de romans d’épouvante made in UK and USA) étaient publiés en format de poche avec des couvertures plus fascinantes les unes que les autres…

J’ai donc été fortement marqué par toute cette littérature, mais tout naturellement aussi par les cultures qui m’étaient physiquement proches. Ce qui explique que j’en arrive aujourd’hui à citer aussi bien King que Baudelaire, Tanizaki, Fellini, Démocrite ou Gainsbourg. Je suis le produit d’un magma, d’un chaos. Mais c’est peut-être de cet aspect miscellané que peut surgir quelque chose de nouveau, qui s’affranchisse finalement d’un territoire bien défini, et qui retourne à des sujets universaux et intemporels. A ce titre, j’ai toujours terriblement jalousé Kafka…

2. Quelles furent vos premières lectures, celles qui impressionnent, qui façonnent ?

Bien avant de découvrir Stephen King, il y a eu cet auteur allemand, une femme qui écrivait des récits de vampires, qui étaient même lus à la radio du temps où les fictions radiophoniques trouvaient encore leur place dans les programmes. Elle s’appelait Angela Sommer-Bodenburg. J’ai aussi été marqué à vie par le dessin animé des Maîtres du Temps de Moebius et Laloux, inspirés d’un roman de Stefan Wul intitulé L’Orphelin de Perdide. J’avais été réellement interloqué par la mise en scène de cette double temporalité qui amenait un personnage à se dédoubler et à converser avec lui-même (d’un côté enfant, de l’autre vieil homme) par le truchement d’un émetteur-récepteur, à travers une frontière spatio-temporelle défiant toutes les lois de la logique. J’ai pris conscience de la relativité de la vie humaine face à l’immensité qui nous entoure. Et de surcroît, j’ai développé un intérêt grandissant pour le thème du double, sous toutes ses déclinaisons possibles. Je devrais citer aussi les récits aventuriers de David Daniell, auteur de la série des Cricketto ; les Ric Hochet de Tibet et Duchâteau ; les romans de Jules Verne et H.G. Wells ; ou encore les incontournables aventures de Tintin de Hergé. Mes derniers coups de foudre furent pour les oeuvres d’Enki Bilal et de Minetaro Mochizuki (Dragon Head). Et au travers de tout ce que je viens de dire, je me rends soudainement compte qu’une bonne moitié de mes références s’inscrivent dans la bande dessinée.

3. Vous aviez déjà écrit plusieurs nouvelles avant ce recueil. Pourriez-vous nous en dire un mot ?

Comme je le disais, j’ai commencé à écrire à huit ans. J’étais alors obsédé par les cachettes, les trappes, les passages secrets dans les murs, les doubles-fonds dans les valises. Mais c’est vers l’âge de douze ans que j’ai commencé à écrire de la littérature « pour adultes ». Il m’a fallu au moins dix ans pour acquérir la technique, et pour parvenir à finaliser une histoire. De façon assez atypique, alors qu’en règle générale on s’essaye à la nouvelle avant de s’attaquer au roman, ce premier texte achevé à vingt-trois ans était une épopée de 750 pages. Ce n’est qu’après cela que je me suis réellement lancé dans la nouvelle. Je suis parfois très déçu par ce que je lis dans le genre de la nouvelle ; même sentiment de frustration pour le court-métrage. Souvent, ces textes mériteraient d’être étendus, afin de développer les personnages et d’aboutir de manière plus fracassante. Car, sans doute formé par des auteurs comme Elia Kazan et Tennessee Williams, j’accorde une énorme importance aux personnages, à leur psychologie et à leur contexte social, même dans la littérature fantastique.

J’ai proposé ce premier texte de 750 pages à des éditeurs en Belgique et en France, mais tous m’ont gentiment fait comprendre qu’il était impossible de lancer un nouvel auteur sur le marché avec une brique de 750 pages, même si le texte était valable. « Commencez par le commencement, jeune homme, nous ne sommes pas en Amérique ici ! ». Des nouvelles, donc. J’avais fait un effort pour mon deuxième roman, il ne faisait que 650 pages. Et bien évidemment, refus collectif pour raisons analogues. Certains m’ont proposé de le tronquer, mais l’idée ne m’enchantait pas. J’ai préféré les glisser dans un tiroir, « pour plus tard », une fois avoir publié suffisamment d’autres choses pour qu’un éditeur prenne le risque de les publier dans leur intégralité. Mes deux derniers romans tournent autour de 350 pages. Mais rien ne vaut une épopée de mille pages, qui devient une tranche de vie, autant pour l’auteur que pour le lecteur. J’ai, en dix ans, écrit aussi près d’une centaine de nouvelles, allant du policier à la fantasy, en passant par la S-F et l’horreur, que je rassemble peu à peu dans ce « Cycle des Ténèbres » dont « Les Ténèbres Nues » est le premier volume. J’ai publié quelques nouvelles (sous des pseudos différents : Joey Sandman, John Nox…) dans des revues spécialisées, sur Internet (où j’ai gagné un concours de nouvelles avec un texte qui sera repris dans le deuxième volume du Cycle des Ténèbres et qui est titré Blue and Yellow), et j’ai obtenu un prix de nouvelle lors de l’édition 2002 du Festival du Livre Fantastique de Bruxelles, avec une nouvelle intitulée Un éternel recommencement. D’ici 2010, une bonne partie de ces histoires (plus ou moins) courtes devraient être publiées, additionnées des nouveaux textes sur lesquels je planche actuellement. Le fait d’avoir des réserves en textes bouclés me permet aujourd’hui de me consacrer parallèlement au cinéma et au théâtre. Ces différentes approches de la création s’enrichissent mutuellement.

4. Avant d’évoquer le fond, parlons de la forme. Qu’est-ce que H 2000 ? Trouve-t-on votre livre en librairie ou est-il publié à compte d’auteur ?

H2000 est un clin d’œil à mon premier roman (encore inédit à ce jour). H était l’initiale du prénom du protagoniste, et l’intrigue se déroulait autour de l’an 2000. Comme il s’agit du premier texte que j’ai achevé, et qu’il conditionne sensiblement ce que je fais aujourd’hui – il a tracé la voie, en quelque sorte –, je joins symboliquement son sigle à ma signature. C’est du pur gimmick.

Les Ténèbres Nues a d’abord été publié à compte d’auteur, en 2001, sous le pseudonyme de Joey Nobody. C’était dans le but de le faire lire à des amis autour de moi, et à des gens de la profession. C’était tellement plus agréable que d’avoir dans les mains un lourd manuscrit en format A4. Et puis, un éditeur parisien a fini par mettre la main dessus, et il m’a contacté pour le rééditer de manière plus officielle. Il est donc aujourd’hui disponible en texte intégral (complété par rapport à l’édition à compte d’auteur de 2001) aux Editions des Ecrivains (Paris, 2003 ; ISBN 2-7480-0898-7) sous le pseudonyme de Daph Nobody cette fois.

5. Abordons Les Ténèbres nues, à présent. Sept nouvelles, de fantastique pur. Ont-elles été conçues comme un cycle ? Il semblerait, puisque vous sous-titrez « Le Cycle des ténèbres – vol 1 » ?

Parmi toutes les nouvelles que j’ai pu écrire, il était intéressant d’en rassembler une partie sous forme de recueils formant eux-mêmes une série. Il s’agit de nouvelles qui peuvent se rattacher les unes aux autres soit par le ton privilégié, soit par les thèmes exploités. Ce premier volume est un recueil d’affrontements, tantôt entre humains (Le Silence des Cadavres qui pensent, La 27ème Carte), tantôt entre hommes et « démons » (La Pluie des Ténèbres, Dans le Noir), tantôt entre un personnage et sa véritable nature, son démon intérieur (L’œuvre du Mal-Aimé), tantôt entre un individu et une société (Bar à Sang 1). Certes, la plupart des histoires, qu’elles proviennent de Chine, de Norvège, de Pologne ou du fin fond du Mexique, relèvent de l’affrontement, du conflit, et implicitement du face à face entre le bien et le mal. Mais la littérature fantastique a le privilège de ne pas faire triompher systématiquement le bien… et parfois même de mettre en présence, en duel, deux entités aussi maléfiques l’une que l’autre. Ces entités peuvent être un individu, tout comme elles peuvent êtres incarnées par une société entière. Et de toute évidence, un autre élément (adjacent) qui relie ces textes entre eux est le thème omniprésent du « double ».

L’idée du Cycle est aussi intéressante dans la mesure où ces récits venus de nulle part semblent constituer une sorte de cinquième saison, celle où, au détour d’une sombre réalité familière, surgit le fantastique, s’ouvre la porte permettant de passer presque imperceptiblement de l’autre côté du miroir, en cet espace où le bien et le mal s’affrontent dans des combats immémoriaux, où le noir peut être blanc et inversement.

Ce qui reliera également les volumes entre eux sera une série d’histoires « à suivre », complètes en soi mais formant un tout qui s’achèvera au bout du Cycle de 7 volumes de 7 nouvelles chacun. Sept étant dans de nombreuses cultures le chiffre de la complétude, 7 multiplié par 7 constitue symboliquement le zénith de cette complétude, et l’aboutissement de ce Cycle. Bien entendu, il s’agit d’un jeu. Un simple jeu structurel. Mais les recueils se différencieront légèrement entre eux. Le second volume, lui, adopte un style plus proche du récit autobiographique, de la chronique, avec des senteurs de mélancolie nostalgique et de contemplativité, tout cela en intégrant une fois encore les éléments fantastiques là où on les attend le moins. J’aime l’idée de couronner une réalité « du quotidien » par un flash défiant les lois du possible.

6. Les sept textes ressortissent du fantastique traditionnel. Il y a des échos de Poe, de Bradbury. Mais peu de Stephen King ou du thriller ‘gore’. C’est un choix délibéré ?

C’est sans doute surprenant, car Stephen King reste mon premier maître. Mais il doit s’agir d’une conséquence directe de mon éducation littéraire française, où l’on privilégie le « sérieux », et où la fantasmagorie en particulier est vue comme une frange peu estimable. La peur de la naïveté est parfois redoutable lorsque l’on veut donner libre cours à l’imagination. Jusqu’à quel point me sens-je libre sur ma feuille de papier ? Faut-il être sérieux pour être respectable ? C’est sans doute ce qui oppose Poe à King. Le premier est adulte, l’autre enfant. Moi-même, puis-je rester enfant ou dois-je opter pour l’état adulte ? Et personnellement, je manque encore d’audace pour m’attaquer au genre du « gore ». Il faut une grande humilité pour aborder un genre qui signifie « ne pas se prendre au sérieux une seule seconde » par excellence, même si en vérité l’on est capable d’aller bien plus au fond des choses. Peter Jackson nous l’a divinement prouvé au fil des ans. Tout n’est, au fond, qu’une question de degré d’humilité. Les adultes peuvent être méprisants, mais il n’y a pas d’enfants prétentieux. Et s’il en est, c’est que cet enfant est devenu adulte avant l’âge.

Je crois que c’est le fantastique, ainsi que la fascination exercée sur moi par des êtres comme Hubert Reeves ou Stephen Hawking, ou par les musiques de Pink Floyd et d’Angelo Badalamenti, qui m’ont gardé de devenir un écrivain-philosophe ésotérique et assommant. Je ne dis pas du tout cela à l’encontre des penseurs qui ont marqué notre (20ème) siècle. Mais j’ai l’intime conviction qu’il est dangereux pour le bonheur de devenir à cent pour cent adulte. C’est cette part d’enfance qui est en nous qui nous permet de rendre une vie originale, de la truffer de gadgets, de la nourrir de rêves. Mon père m’a fait énormément réfléchir sur l’existence humaine, dans un ordre éthique, philosophique, tandis que ma mère s’est efforcée de sauvegarder mon innocence infantile le plus longtemps possible, et de me rattacher à la terre, car elle avait grandi à la campagne, où les mots sont la plupart du temps remplacés par les cinq sens, par le toucher de la terre, des outils agricoles et des animaux de ferme, par les odeurs de la nature, par les sons du vent, de l’eau et des insectes, par les visions de facteurs dans le brouillard et de cyclones approchant de l’horizon pour tout balayer sur leur passage. Dans mon travail littéraire, l’opposition entre les mots et les sens se marque par de longues descriptions destinées aux cinq sens et servant à installer une atmosphère. J’aurais tendance à dire que ce que j’écris, ce sont des textes d’atmosphère, à la différence qu’ils ne négligent pas les différents actes d’un récit « classique ». Au contraire de films purement contemplatifs, ils racontent une histoire avec un début, un développement et une fin, la littérature fantastique se rapprochant presque par définition de la structure du conte qui exige ces différents actes. Il était une fois…

Mes textes accusent une forte densité psychologique. Parce que j’aime tourmenter mes personnages, autant sans doute que Lovecraft. Et finalement, l’aspect visuel fantastique ne surgit qu’en conclusion, comme souvent chez Poe. Un auteur comme King a le don de jouer à la fois sur le pan du psychologique, de la réflexion sur l’homme et la société, et sur le pan de l’imaginaire monstrueux/fabuleux. Je lui envie cette capacité à sauvegarder l’enfant qui est en lui, car si l’enfant reste en admiration devant l’univers, l’adulte, lui, n’a plus jamais de vraies surprises. Je me nourris régulièrement de comic books afin d’oxygéner cet enfant qui existe au fond de moi mais qui a tendance à s’éclipser par instants, car la société adulte et la quête de l’argent vous poussent à supplanter l’enfant par l’adulte. J’y reviendrai certainement, à cet état de grâce simple, après avoir écoulé ma « crise d’adultisme ». Et à ce moment-là, je suppose que ce que j’écrirai se rapprochera plus de Stephen King, et peut-être du « gore ». Oserais-je dire, en conclusion, que devenir adulte au sens absolu du terme (s’il en est) est le début de la fin ?

7. La première nouvelle, Le Silence des Cadavres qui pensent, assez longue, est saisissante par son aspect réaliste, misérabiliste même dans le portrait du père. Comment l’idée vous en est-elle venue ?

Enfant, j’ai grandi dans ce que l’on appelle un quartier « à problèmes ». Il s’agissait d’un arrondissement très cosmopolite, où se côtoyaient des émigrés venus des quatre coins de la planète. Ma famille maternelle était elle aussi émigrée. Avec le recul du temps et de l’espace, je crois pouvoir affirmer que l’on tire parti d’avoir grandi dans de tels lieux, car on y développe (si on possède toutefois un minimum de bon sens) un grand sens de la fraternité, de la solidarité. On y trouve beaucoup d’amitié et d’amour, on s’y découvre de nombreuses secondes familles. Cependant, on y rencontre également beaucoup de violence et de haine. Et autant les sentiments chaleureux y sont authentiques, autant l’inimitié, lorsqu’elle s’installe, s’érige elle aussi au paroxysme. On y est prêt à mourir pour un ami, mais on est pareillement prêt à tuer un ennemi. Ces endroits sont régis par leurs propres lois, qui sont des lois de survie et d’autodéfense…

Il régnait dans ce quartier une misère certaine. Dès mes sept-huit ans, j’ai pris conscience de cette misère. Nous n’avions pas beaucoup d’argent à la maison, et beaucoup de jeunes autour de moi vivotaient de trafics divers, pas toujours très honorables. Moi je ne m’impliquais pas dans cette microsociété. J’en étais devenu spectateur, passant mes journées assis à regarder les gens par la fenêtre du living. Je n’avais pas de télévision, mais avec tout ce qu’il se passait de « spectaculaire » là-dehors, ce n’était pas vraiment nécessaire d’en posséder une. Je m’ennuyais sans m’ennuyer, pour ainsi dire. En observant le monde par cette fenêtre, derrière laquelle je me sentais à l’abri, j’ai été témoin de nombreux drames du quotidien. Et dans le magma de tout ce que j’ai pu apercevoir, ce qui me frappait énormément étaient les rapports violents entre pères et enfants. Beaucoup d’hommes étaient au chômage, et l’homme n’est pas fait pour ne pas travailler. Ils nourrissaient au fond d’eux ce que des générations postérieures de rappeurs ont appelé plus tard la « rage ». Cette rage de vivre rendait ces hommes extrêmement susceptibles et autoritaires, d’une autorité qui frisait la cruauté envers leurs femmes et leurs enfants. J’en voyais tabasser leurs gosses à coups de poings, de pieds et de ceinturons au quotidien. Mes parents étaient séparés, et je n’avais plus de contact avec mon père à ce moment-là. Une de mes craintes était de voir ma mère se remettre en ménage avec un autre homme, un type qui serait alcoolique et qui me cognerait pour un oui ou pour un non. Voyant ce que je voyais, dans mon esprit le mot « père » était devenu synonyme de « châtiment ». Mon enfance m’a appris la dureté de la vie, du moins par les yeux, car chez moi on me donnait beaucoup d’amour, ce qui, à présent je le réalise, valait bien plus que tout l’argent que ma mère m’aurait donné si elle en avait eu. C’est dans la misère que l’on trouve le plus de violence, mais paradoxalement c’est aussi dans la misère que l’on trouve le plus d’amour. Et souvent, cette misère se manifeste justement par manque d’amour. L’impossibilité de communication était effroyable entre parents et enfants. Ces hommes, relégués à l’oisiveté et aux revenus minimums, avaient perdu la face, à leur sens, devant leurs enfants. Et rien n’est pire pour un homme que de perdre l’estime pour soi-même. Ce qui les rendait violents, c’était cette dévalorisation, cette impuissance, cet ostracisme émanant d’une société trop sélective. Comment extérioriser la souffrance intérieure pour un être qui ne peut pas se défouler, exorciser ses maux, par l’art ? Se purger des souffrances ne peut se réaliser, au fond, que de deux façons : soit par la création, qui n’est rien de moins qu’un processus de recyclage de déchets, soit par la destruction, de soi et des autres, qui est un cri silencieux de désespoir.

Dans Le Silence des Cadavres qui pensent, le père est à l’agonie spirituelle. Il n’est plus qu’un débris, anéanti par la vie, qui n’existe que lorsqu’il boit et frappe, dont la présence se résume à une haleine infecte, une voix ravagée, une main barbare, une misanthropie splanchnique. Et s’il est tout cela, c’est par pur désenchantement. Est-ce la fiction qui dépasse la réalité, ou la réalité qui dépasse la fiction ? Telle est la question…

Le texte du Silence des Cadavres qui pensent est une combinaison prototypique du monde extérieur que j’avisais par ma fenêtre, et du monde intérieur que je m’étais créé au gré de mes lectures fantasmagoriques. Je l’ai écrit sur le tard, alors que j’avais définitivement quitté le quartier critique de mon enfance. J’avais alors vingt-cinq ans, et je faisais des petits boulots sur un tournage en Bulgarie. C’était un film avec Roy Scheider. J’ai écrit une bonne partie de la nouvelle dans le car de la production qui nous conduisait de l’hôtel au plateau de tournage tantôt de jour tantôt de nuit.

8. La Pluie des ténèbres, plus court, m’a particulièrement frappé. Voici une nouvelle sans aucuns éléments fantastiques, mais dont toute l’atmosphère l’est. Etes-vous d’accord ?

C’est exactement ça. Je trouvais assez excitant le défi de créer une histoire au ton fantastique mais sur un sujet qui ne l’était pas le moins du monde. Une bande de sales gosses, une forte pluie, une adolescente feignant d’être malade pour envoyer son père chercher un médicament dans une pharmacie de garde en pleine nuit… rien de bien « fabuleux » a priori. Mais le tout filtré au travers du « regard » d’un aveugle, un véritable jeu devenait possible, où le lecteur en arrivait à savoir bien plus que le protagoniste, mais restait malgré tout en haleine dans l’attente de la suite des événements – sait-on jamais que la situation prenne une tournure extraordinaire ? C’est un peu comme au cinéma, lorsque l’assassin s’approche de sa victime par-derrière, et qu’on éprouve l’envie de lui crier : « Mais retourne-toi, bon sang ! ».

A mon sens, c’est une de ces nouvelles que je qualifie « d’atmosphère ». Et pour cause, j’en ai tiré l’inspiration d’un moment d’atmosphère simple mais marquant. J’étais allé au Festival du Film Fantastique de Bruxelles voir un film de Dario Argento, à l’issue duquel il avait accordé un long entretien aux journalistes et proposé une séance de dédicaces. Nous avions un peu bavardé, car il était surpris de trouver en Belgique quelqu’un qui parlait italien. J’avais quitté le Festival vers deux heures du matin. Bien sûr, il n’y avait plus de transports en commun, et je n’avais pas un sou en poche pour me payer un taxi. Alors, j’ai traversé la moitié de la ville à pied sous une pluie fine mais constante. Les rues étaient magnifiquement désertes, peuplées d’ombres immobiles. La vision était onirique. De grosses gouttes de pluie produisaient des semblants de notes ici et là, lorsqu’elles atteignaient de la tôle, du verre. Elle frappaient sur mon crâne. En-dehors d’elles, aucun son n’était audible. Pas un homme en vue, pas un seul véhicule en déplacement. J’ai imaginé La Pluie des Ténèbres en marchant sous la pluie cette nuit-là. Rentré chez moi, je me suis installé à mon bureau et j’ai écrit jusqu’à l’aube toute la nouvelle. Puis, je l’ai laissée reposer quelques semaines, avant de la relire et de la peaufiner.

9. L’Etau et Dans le noir sont des récits forts classiques. Ai-je raison en y voyant l’influence de Shakespeare, Poe ou Villiers de l’Isle-Adam ? Comment concevez-vous l’impact de ces grands écrivains du passé sur un auteur du XXIème siècle ?

C’est assez vrai. Ces récits sont construits comme une boucle des plus classiques. Leur issue suit une logique éthique inéluctable, comme prédestinée, ainsi qu’on peut le trouver chez Shakespeare. Et l’être, au travers des autres, s’y retrouve face à lui-même, à ses démons, à ses peurs, à ses tentations malfaisantes. La dualité par le miroir, ou par l’alter ego. Par le truchement des autres, l’homme apprend à connaître ses propres limites, et les limites de la liberté (dans tous les sens du terme). Et quoi qu’il arrive, quelle que soit la victoire apparente de la lumière sur les ténèbres, la mort reste la seule issue viable.

Poe, lui, m’a fortement marqué du temps où je m’initiais à la poésie. Car il s’agit bien de poésie. Une poésie macabre, de l’horreur esthétisée. Des auteurs comme Poe et Lovecraft avaient l’art de transformer les mots en tableaux. De là leurs très longues descriptions, minutieuses et raffinées. En travaillant sur les décors et la synesthésie, on sollicite les cinq sens du lecteur, et pas uniquement son intellect. A ce titre, ces auteurs, tout en offrant des joyaux du point de vue littéraire, sont très cinématographiques.

Ces auteurs se sont établis comme des précurseurs, sur la forme comme sur le fond. On se plaît à dire que Shakespeare avait déjà tout écrit, et que tout ce que l’on peut raconter aujourd’hui n’est forcément que répétitif. C’est sans doute vrai, dans une certaine mesure. Il s’est attaché à traiter de toutes les formes de conflits imaginables, ce qui fait de lui un auteur aussi intemporel que Kafka. Si les temps ont changé, les troubles fondamentaux de l’être humain, eux, sont restés identiques. Amour, pouvoir, convoitise, trahison… Ce sont des moteurs qui animent les sociétés et les individus depuis la nuit des temps, et qui exerceront leur influence jusqu’au dernier spécimen vivant de notre espèce. Quant au thème du double, si cher à Poe, il est au centre de toute une tradition de récits relatant la coexistence du bien et du mal au cœur d’une même créature, à l’instar du feu et de l’eau coexistant dans l’univers afin de générer perpétuellement la vie et la mort. Tueurs en série à la American Psycho ou êtres ambivalents à la Bad Lieutenant en découlent indubitablement. Ces auteurs ont posé les marques, constituent un véritable alphabet culturel qu’il est enrichissant d’assimiler, et aujourd’hui, autant on cherche à innover dans tous les genres (que ce soit le drame amoureux ou le film à suspense), autant on suit (inconsciemment sans doute) ces marques pré-établies. Tout est dit, mais tout est à redire, car les revêtements changent.

10. La dernière nouvelle, Bar à sang 1, m’intrigue. D’abord, y aura-t-il un Bar à sang 2 ? Ensuite, d’où vous est venue l’idée de base, étrange tout de même ?

Oui, cela fait partie de ces textes qui créeront un lien entre les différents volumes du Cycle des Ténèbres. Un autre lien sera un ensemble de récits se déroulant dans la même localité – une petite ville se présentant comme un microcosme –, et s’intitulant Les Chroniques de Fallville. Bar à Sang 2 et Les Chroniques de Fallville 1 sont déjà écrits et seront contenus dans le 2ème volume du Cycle des Ténèbres intitulé La Lumière des Ténèbres. Chaque nouveau « chapitre » des Bars à Sang permettra de compléter le tableau d’une société centrée sur le sang par une sorte de vampirisme à visage humain. Un vampirisme qui étendra son pouvoir à tous les niveaux, marchand, politique, éthique…

L’idée de ces Bars à Sang m’est venue d’un dégoût profond pour ce mode de vie (trop répandu) qui consiste à exploiter son prochain et à générer du flouze par tous les moyens, où l’être humain, à l’instar d’un Kleenex, devient une marchandise. Nous allons de plus en plus loin dans la quête de sensations, de spectaculaire, et dans le mercantilisme : des gens se couvrent littéralement le corps de piercings, ou se siliconent jusqu’à ressembler aux cochons engraissés avant l’aller-simple en 3ème classe pour l’abattoir, on crée un hôtel pour chiens et chats à Las Vegas alors que la moitié de la planète est en train de succomber à des pénuries alimentaires, et il y a peu de temps encore, le projet était émis de taxer l’oxygène de l’air dans les grandes villes. En poussant les choses toujours plus loin, on en arrive fatalement aux extrêmes, et surtout à franchir ces extrêmes.

Dans Bar à Sang, où le sang est devenu le noyau d’un commerce de boissons interplanétaire, cette frontière de l’acceptabilité est largement dépassée. Mais est-ce vraiment de la fiction totale, est-ce purement imaginaire ? Il me semble que nous ne sommes pas loin du trafic d’organes qui fait rage en Amérique du Sud encore aujourd’hui, ou du commerce d’enfants qui ébranle la planète depuis plusieurs décennies. Quelle différence y a-t-il, dans le fond, entre une infamie et une autre ?… Cela étant dit, au-delà de ce que peut représenter pour moi l’idée du Bar à Sang, ces textes sont écrits avant tout pour amuser les gens. Il convient de les lire au troisième degré, à ce degré où l’on ne prend plus les choses au sérieux. L’ironie pulse en leur centre. Je crois que cela m’aurait amusé de lire les aventures de ce Bar à Sang quand j’étais adolescent. Le fantastique a le don de planter un mur entre les drames décrits et l’empathie du lecteur. Autrement, de chaque récit d’épouvante le lecteur sortirait accablé, ce qui serait, sans vouloir me perdre dans un misérable jeu de mots, épouvantable. Qui n’est pas sorti d’une projection de The Texas Chainsaw Massacre avec un sourire au coin des lèvres ? Pourtant, c’était inspiré d’un fait réel. Mais l’apport du gore, le fait de porter les situations à leur excès, permet de transformer le choc en marrade, et de dédramatiser l’horreur innommable.

11. Dans l’ensemble de votre livre, je perçois une grande attraction pour l’ambiance, le décor, émanation de ce que, en SF, on appelle « sense of wonder ». Dites moi deux choses : 1) quels sont vos rapports avec la SF ? 2) quels sont vos rapports avec le polar et le roman noir ?

La S-F, tout comme le polar et le roman noir, façonnent énormément l’ambiance, l’enveloppe du récit. Et les bons romans relevant de ces genres sont ceux qui, par l’atmosphère qu’ils dégagent, donnent envie de les relire, même si l’on en connaît par cœur l’intrigue et le dénouement à force de les avoir dévorés. On relit les romans de James Hadley Chase pour retrouver ce ton particulier, assez brut et cynique, qui les habite, bien au-delà de l’histoire qui nous est contée. Egalement pour la puissante caractérisation des personnages, la plupart du temps des marginaux (auxquels on parvient à s’identifier en dépit de leurs actes), et ce quelle que soit la classe sociale à laquelle ils appartiennent « officiellement ».

De même, la S-F repose sur la fascination exercée par le portrait d’un autre monde qui nous donne accès à l’univers, à des dimensions spatio-temporelles parallèles et propres à faire rêver, à des expériences de vie dépaysantes. Au départ d’un projet d’écriture, je privilégie toujours l’histoire. Une fois l’intrigue bouclée, il faut passer au stade suivant, qui est l’atmosphère générale dans laquelle celle-ci se déroulera. C’est de l’ordre de la « mise en scène ». Il faut accaparer le lecteur/spectateur par ses sens, l’envoûter, lui faire oublier le monde auquel il appartient, même si l’on dépeint exactement le même monde dans l’histoire. C’est un travail d’hypnose, de sorcellerie. Une histoire ne suffit pas, encore faut-il l’habiller. Ce revêtement peut-être simple (comme chez Hemingway où l’on trouve souvent une grande économie verbale) ou très complexe (chez Zola, présenter un lieu peut prendre plusieurs pages). Et la façon dont on habille un récit est décisive dans l’adhésion ou la non-adhésion du lecteur/spectateur à celui-ci, au moins autant que la cohérence du récit en soi.

Les films de Kubrick se revoient dix fois sans peine, car au-delà de ce qui nous est raconté s’y décrypte une dimension seconde instaurée par des valeurs métaphysiques, métatextuelles, ainsi que par le travail titanesque effectué sur le son, la musique, la photographie, les mouvements de caméra, le jeu des acteurs… De même, on revoit volontiers les films avec James Cagney et Humphrey Bogart pour le seul plaisir de se réimprégner de l’ambiance de l’Amérique à une certaine époque de son Histoire, et pour retrouver la tessiture et le langage propres au cinéma en noir et blanc. Des films comme Crash de Cronenberg ou Lost Highway de Lynch misent sur l’effet « drogue » sur le spectateur. L’atmosphère y est aussi essentielle que le récit. J’ai revu la série Twin Peaks quatre ou cinq fois en intégralité, simplement pour me replonger dans son atmosphère, même si je n’avais plus rien à y découvrir du point de vue de l’intrigue. Les compositions de Badalamenti, la présence de personnages insolites, le travail sur les couleurs, suffisent à réabsorber l’esprit du spectateur dès les premières images. Dans certains épisodes, l’intrigue n’avance pas d’un pouce, et pourtant on s’y laisse happer pendant quarante-cinq minutes sans même sans rendre compte.

Dans mes textes, j’accorde énormément d’importance à la photographie des lieux, à la densité des personnages, au ton et au langage (dans les « didascalies » d’une part, et dans les « dialogues » d’autre part). Sur ce plan, je n’aime pas les novellisations en général, car elles ont tendance à négliger la substance des choses. Elles se contentent de planter le décor de manière pratique et réductrice, et d’insérer des dialogues superficiels faisant exclusivement progresser l’action, au détriment de toute réflexion ou de tout souci esthétique. Or, écrire c’est avant tout produire des sensations, exciter, angoisser, bouleverser, mettre en haleine, et cela reste valable pour toute histoire que l’on raconte, que ce soit Mort à Venise ou Natural Born Killers. Une histoire n’est pas qu’une histoire, c’est tout un univers.

12. Après pareille réussite, qu’allez-vous faire, outre la promotion de l’ouvrage ?

Quid du volume 2 ? Et quid de votre carrière littéraire et de vos projets ?

Le deuxième volume est achevé et devrait paraître sous peu. Le troisième est en cours d’écriture et de compilation. Deux romans devraient suivre, relevant plutôt du roman noir et du drame psychologique, mais assurément aux échos fantastiques. Je travaille actuellement sur deux pièces de théâtre et quatre scénarios de films, ce qui me promet une année 2005 chargée à bloc.

13. Question finale. Comme vous le voyez, j’ai été très enthousiasmé par votre recueil, et par la manière dont vous avez pu renouveler le vieux fonds fantastique traditionnel par un regard nouveau. Quel est votre avis sur la situation actuelle de la littérature fantastique ?

De nos jours, la littérature fantastique a tendance à stagner, repose sur des Noms qui ont marqué l’Histoire et qui sont désormais « cultes ». Il devient difficile aujourd’hui de percer dans ce genre littéraire, car ces trente dernières années ont connu un afflux assez incroyable de films, romans et nouvelles, et j’ai l’impression qu’il y a une sorte de fatigue, de saturation du public pour le « Grand Imaginaire ». De même, on sent l’épuisement et le manque d’idées nouvelles auprès des auteurs, producteurs et autres créateurs liés au fantastique, à la S-F et à l’épouvante. Conséquence de cela, excepté pour ce qui concerne les superproductions où les centaines de millions investis exigent une promotion suffisante pour amortir les coûts, les nouveaux auteurs de ces genres sont vite relégués aux réseaux underground, et tout naturellement ici bien davantage encore qu’aux Etats-Unis. Seule une épopée comme celle du Seigneur des Anneaux est parvenue à récolter le goût unanime du public, ou encore celle de la Guerre des Etoiles car cette série à marqué plusieurs générations de spectateurs et demeure donc mythique, même si aujourd’hui le surmerchandizing autour de cet « empire » semble accorder plus d’importance aux produits dérivés qu’à l’œuvre elle-même. Parfois, l’esprit commercial rompt le charme d’une œuvre. Cela dit, je reste un grand fan de la Guerre des Etoiles

Mais pour en revenir à ce que j’avais ébauché il y a un instant, les tendances générales ont radicalement (provisoirement ?) changé. Nous passons une période où les gens semblent trouver plus de nourriture en lisant des autobiographies, des témoignages, des histoires vraies, ou en s’immisçant par un regard omniscient proche de celui du Big Brother dans la vie quotidienne de gens ordinaires. On crée des stars qui ne brillent pas, et les gens applaudissent et claquent leur pognon pour les alimenter. Les reality-shows remportent un succès populaire qui bouleverse peu à peu le paysage culturel. On se plante devant un écran de télévision afin de regarder une chanteuse en herbe faire la cuisine dans un château d’où elle peut être éjectée si au bout d’un moment le public se lasse de voir sa tronche et ses mimiques. Le public décide, et c’est peut-être ce pouvoir, qui lui est attribué si soudainement, qui rend le spectateur friand de ce genre de « sous-événements culturels ». On est saturé du grand spectacle, mais on en a marre de sa propre vie banale, alors toutes ces émissions constituent une sorte de « mi-chemin » entre la médiocrité et la sensation, où les gens trouvent de l’excitation là où il n’y en a pas vraiment, où la vision de quelqu’un qui dort ou qui dîne devient formidable. C’est fuir l’insignifiance et la monotonie de son propre quotidien en épiant le quotidien (pourtant aussi insignifiant et monotone) de l’autre. Un voyeurisme, ma foi, très vacuitaire. Personnellement, j’ai beaucoup de mal à m’identifier à cette tendance de prime-time. Et m’y adapter me paraît impensable. J’appartiens à une génération déjà antédiluvienne, je suis un homme de la fiction, de la magie, du rêve, un enfant d’E.T. et de Rencontres du Troisième Type, et rien n’y changera. En revanche, j’avoue moi-même lire de moins en moins de textes à caractère fantastique ou d’épouvante. Aujourd’hui je trouve davantage ma nourriture dans des témoignages, des récits autobiographiques, interviews et documentaires, que dans la fiction pure. La fiction continue de me nourrir pour le style, mais peu pour le fond. Pour l’instant, mon livre de chevet est le récit d’un cambodgien survivant sous le régime des khmers rouges dans les années soixante. C’est là encore de l’horreur, toutefois pas de celle dont on peut se divertir. Mais le vécu, aussi insoutenable soit-il, reste la meilleure nourriture de l’artiste. C’est terrible à dire, mais l’artiste puise son inspiration dans la souffrance humaine, et a donc besoin d’être sujet ou témoin de souffrance. Sans souffrance, il n’y aurait pas d’art… Mais cette situation me paraît inconcevable, car sans art, il y aurait à nouveau souffrance et donc art, dans la mesure où tout homme a besoin de s’évader de la réalité, soit en tant qu’artisan, soit en temps que spectateur…

Ce constat étant dressé, restons malgré tout optimistes. Une fois cette phase de saturation écoulée, je suis certain que le fantastique connaîtra de nouvelles heures de gloire. Tout est cyclique.

Daphnis Olivier « Nobody » Boelens, merci pour cet entretien, et bonne chance !

Bruno Peeters (25 juillet 2004)

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~ by daphnobody on December 23, 2009.

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